Ambassade de France au Maroc
Service de Coopération et d'Action Culturelle


- Cinémaroc n°11, mai 1999 -
La lettre d'information des professionnels du cinéma et de l'audiovisuel au Maroc

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- CinéMaroc n°11 -

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Portrait: Abdelkader Benali, le cinéma colonial au Maghreb

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CINEMAROC
est une lettre d'information mensuelle
publiée par le CCM,
avec le soutien du Service culturel de l'Ambassade de France au Maroc.



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- Portrait -
Abdelkader Benali:
le cinéma colonial au Maghreb

Quel est votre itinéraire ?

Mon itinéraire universitaire commence en 1986, lorsque j'ai quitté le Maroc pour étudier l'histoire de l'art à l'Université de Grenoble. Ces années d'étude m'ont fait comprendre que l'on peut exprimer pleinement le monde à travers des images, des couleurs et des formes, sans avoir forcément recours au verbe. C'était pour moi une période de découverte totale durant laquelle j'ai vécu avec des aventures artistiques différentes ; j'ai pu me pencher sur ma propre culture artistique en effectuant un travail de recherche sur les mouvements picturaux marocains après l'Indépendance. Mon intérêt pour le cinéma s'inscrit dans cette logique que l'on connaît, celle de la parenté et de la filiation qui existent entre le 7e art et la peinture. J'ai ainsi intégré l'École Supérieure d'Audiovisuel de Toulouse dans laquelle j'ai obtenu le diplôme de DEA. Ensuite, j'ai entamé mes recherches doctorales à l'Université de Paris X où j'ai obtenu le titre de docteur en Sciences de l'art.

Pourquoi un livre sur le cinéma colonial ?

J'ai toujours pensé qu'un sujet de recherche engage deux motivations principales : la première est liée à l'expérience personnelle du chercheur tandis que la deuxième est attachée à son intérêt scientifique et intellectuel. Sur le plan personnel, il est possible que le choix du cinéma colonial puisse renvoyer de près ou de loin à ma situation d'immigré marocain en France. Je ne pouvais probablement pas envisager de vivre dans un pays sans comprendre cette relation profonde qu'il entretient avec ma société. La formulation de ma propre identité et de mon statut au sein d'un pays étranger devait certainement passer par la compréhension de l'imaginaire que l'autre a édifié sur nous. Le cinéma colonial est aussi un modèle très significatif dans le processus d'appréhension de l'image et de sa fonction dans la création de l'altérité. Le cinéma colonial français s'est employé à codifier un langage et s'est servi de cette codification afin d'instaurer une mythologie à prétention universelle et totalisante : celle de la supériorité de la pensée occidentale sur le reste du monde. Mon désir de lutter contre un tel a priori doit passer par une compréhension des mécanismes et des outils sur lesquels il se fonde. À ce titre, le cinéma est un outil de prédilection de par sa capacité à agir sur la conscience individuelle et collective, et par conséquent dans la sphère de l'idéologie.

Quels enseignements avez-vous tirés de votre étude ?

Le premier élément important est la participation active du cinéma à l'entreprise coloniale française au Maghreb et à la propagation de l'idée de l'Empire, de l'idéologie de l'expansion ainsi que du mythe de la plus grande France. Derrière la simplicité narrative et esthétique se cache une volonté d'atteindre l'homme du commun. À ce titre, l'utilisation du cinéma par le pouvoir colonial peut s'apparenter à celle des Américains dans le sens où le cinéma devient le porte-parole d'une mythologie nationale et d'un certain nombre de codes idéologiques qui en constituent le noyau fondamental. Un deuxième élément important concerne particulièrement les Maghrébins qui apparaissent comme des êtres flottant dans un espace sans histoire et sans culture. Ce sont des être de l'absence qui ne sont montrés que pour mieux valoriser l'occupant. Ils subissent l'histoire au lieu de la faire, d'où le fait qu'il fonctionnent plus comme un décor que comme de véritables personnages. D'une certaine manière, l'histoire du cinéma colonial c'est l'histoire de cette négation.
Enfin, le cinéma colonial nous renseigne sur les angoisses de la société française à cette époque qui avait besoin de créer un pôle de comparaison afin de mieux croire en ses propres valeurs.

Que représente ce type de cinéma par rapport au cinéma en général et comment peut-il l'enrichir ?

Le cinéma colonial demeure encore marginal par rapport aux autres genres cinématographiques puisqu'il est perçu encore de nos jours comme un cinéma dit " exotique " et, par conséquent, mineur.
Depuis longtemps, l'histoire du cinéma en Europe est dominée par l'approche esthétique et sémiologique qui considère très rarement le film comme une composante agissant de manière quasi directe sur la société. Le cinéma colonial mérite d'être connu pour son pouvoir de codification de l'image de l'autre. Il représente un champ fertile pour tous ceux qui désirent comprendre le pouvoir de l'image au sein de la société. Concernant notre rapport initial au cinéma, nous, Marocains, étions des objets filmés avant de pouvoir à notre tour devenir des sujets. Dès lors, notre connaissance du cinéma colonial s'impose.

Comment expliquez-vous que très peu d'études ont été consacrées au cinéma colonial ?

Tout d'abord, juste après la vague des indépendances, la colonisation était devenue un sujet tabou chez les Français tout comme chez les Maghrébins. Tandis que les premiers cherchaient à oublier ce pan de leur histoire, les seconds essayaient de renouer tant bien que mal avec des époques qui précédaient l'intention française afin de retrouver une mémoire supposée atteinte par la présence étrangère. Il a fallu attendre le début des années 70 pour qu'apparaissent quelques écrits maghrébins sur la colonisation, qui cherchaient avant tout à faire le deuil d'une situation. Des chercheurs français s'intéressent depuis quelques années seulement à l'histoire et aux images coloniales, mais toujours avec une légère note de culpabilité, ce qui est suffisant pour fausser une investigation à caractère scientifique. En ce qui concerne le cinéma, le retard est encore plus perceptible puisqu'il a fallu attendre 1993, date à laquelle un festival sur le cinéma colonial s'est déroulé à l'Institut du Monde Arabe à Paris. Mon ouvrage vient ainsi rompre ces années de silence et j'espère que cette modeste contribution pourra encourager d'autres chercheurs maghrébins à poursuivre ce que j'appelle une campagne d'appropriation de ces images.

Quels sont vos projets d'avenir ?

Pour le moment, mes projets sont à la fois multiples et éclatés. L'idée d'un livre sur l'histoire du cinéma marocain m'interpelle. Je pense qu'il est temps, si l'on veut assister à la naissance d'un cinéma marocain, de se pencher sur l'histoire du 7e art dans notre pays. Il est clair qu'il faudrait, tôt ou tard, constituer une base de référence à tous ceux qui s'intéressent au cinéma au Maroc. Y compris le spectateur marocain. Par ailleurs, je travaille actuellement à l'élaboration d'un scénario. C'est une opération qui demande beaucoup de disponibilité, et j'espère y parvenir très prochainement. À moins qu'un roman ne prenne le pas sur le reste !

Entretien réalisé par Ahmed Araib.

 

Cinémaroc, n°11, mai 1999 - La lettre d'information des professionnels du cinéma et de l'audiovisuel