Bio : Nabil Ayouch
Nabil Ayouch est né en 1969. Il a fait toutes ses études en France. Il est directeur de production dès
1989. En 1990, il est assistant réalisateur avant de voler de ses propres ailes en se lançant dans la
réalisation en 1992. Il a tourné une cinquantaine de spots publicitaires. Son premier court-métrage,
"Les pierres bleues du désert", 21 minutes, a été tourné la même année.
De nombreux prix, au Maroc, à Genève, Montréal, Deauville et aux Pays-Bas, ont déjà consacré sa
très jeune carrière.
"Vendeur de silence", court-métrage de 26 minutes, réalisé en 1994, a reçu le prix de la
meilleure réalisation à Tanger, en décembre 1995.
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Le "Road Movie" du Destin
L'exigence est un exercice ardu. Mais il mène parfois à la plus honorable des gratifications : offrir un
instant d'oubli au public, lui donner aussi le sentiment d'avoir gravi des hauteurs. Nabil Ayouch a
donné au spectateur un moment de rêve avec "Mektoub", son premier long métrage.
Le regain du cinéma marocain est donc possible. Mais il est au bout d'un long chemin de souffrance.
Celle du cinéaste qui veut mener son projet à son terme et celle des héros du film qui effectueront une
plongée en enfer avant d'aboutir à un nouveau point de départ. Un départ qui mène peut-être vers un
nouvel enfer. Tout dépend.
Deux êtres en perdition dans un désert absolu. La solitude au milieu d'un embouteillage dans un
Meknès poussiéreux, solitude dans la gare routière d'un bourg saturé de soleil, solitude dans la
détresse, solitude décuplée dès que le fil ténu de la compréhension entre deux amoureux est rompu.
Filmer la réalité
Nabil Ayouch dit qu'il a cherché à faire un film qui ne se raconte pas. "Mektoub" ne se raconte
pas. J'ai un moyen extrêmement personnel et rudimentaire de savoir si j'ai vu un bon film ou un navet.
Quand je sors du cinéma et que je plane, complètement étranger à la rue, distrait, absent, c'est que j'ai
vu un bon film et je pourrais aussi bien aller frapper chez ma grand-mère en croyant aller au bistrot.
Quand j'ai vu un navet prétentieux, à la sortie du cinéma, je raconte une histoire belge, ou je parle des
turpitudes de tel ou tel homme politique.
Je connais l'Atlas dans tous les coins. Je l'ai vu, en voyant "Mektoub", avec d'autres yeux. Et
je me suis senti plus riche d'être de ce Maroc que Nabil Ayouch m'a montré. Quand je suis sorti du
Rialto, je suis resté pensif, avec déjà la nostalgie de l'Atlas et l'étrange impression d'être un martien au
milieu des néons et de la foule. Le cinéma marocain avance à pas assurés, même si l'on trouve que
l'accomplissement est long à venir. Tous les cinéastes des années quatre-vingt-dix contribuent à sa
renaissance. Avec "Mektoub", il a fait un pas de géant. Le cinéma marocain s'est décoincé.
Si le cinéaste est exigeant avec lui-même, le spectateur peut être encore plus exigeant et estimer que le
cinéma marocain tardait à trouver ses marques. Avec "Mektoub", on a quitté les historiettes
mièvres et les drames contrefaits. Parce que le film est aussi un polar, avec un scénario en béton.
Nabil Ayouch, qui dit que son film n'est ni meilleur ni pire que les autres, est modeste. On n'est pas
tenu à la même modestie, on n'hésitera donc pas à bouder notre plaisir : "Mektoub" est une
première, l'intrigue est osée et colle à la réalité crue du monde douteux des indics, des trafiquants de
cannabis, des policiers véreux et du monde torride de la semi-mondanité et des vidéocassettes que
l'on vend sous le manteau.
Le film explore les bas-fonds de notre vérité, celle de Tanger, mais il aurait pu aussi bien s'agir de
Casablanca. Luxe contre misère. Sécurité contre survie.
Un premier choc, un choc délectable, dans "Mektoub", les personnages parlent en marocain
pur. Fini le semi-arabe classique ampoulé ou édulcoré. Avec l'arabe marocain, il ne faut pas glisser de
néologismes empruntés - dans les deux sens du terme. L'arabe réagit mal au jargon de rigueur dans le
pseudo-théâtre marocain : finis les "siyyara", "moustachfa" et "chorta". On parle
de "ettomobil", du "sbitar" et de "boulisse".
"Mektoub" fait aussi éclater le carcan des "convenances" hypocrites, sans mots crus.
Les dialogues sont de Youssef Fadel. Nous replongeons dans un vécu bien saignant, que nous
reconnaissons, que l'on a croisé ou dans lequel nous vivons.
Acteurs et personnages
Nabil Ayouch, qui a autant souffert que les acteurs pendant le tournage, nous révèle enfin une graine
de star. Elle est belle, naturelle, sobre, convaincante et convaincue. Amal Chabli, l'héroïne, n'a pas
d'expérience cinématographique notable. Nabil Lahlou a pensé à elle pour le rôle. Elle n'a pas déçu.
Au risque de passer pour un bec tendre qui s'échauffe un peu vite, on peut dire qu'elle est sublime. Je
revendique le droit de m'échauffer un peu vite, en vérité.
Rachid El Ouali, le héros, acteur chevronné, est entré dans le rôle comme dans un habit familier. Il
joue même l'amoureux transi, de temps en temps, avec talent.
Mohamed Miftah, le flic ripoux que l'on n'arrive pas à trouver antipathique, est entrain de consolider
son statut de major et d'acteur qui valorise les scénarios, leur donne de la teneur.
Nabil Ayouch a créé des personnages et les a balancés comme des paquets dans un monde cruel. La
descente aux enfers va d'un palace tangérois à la steppe brûlée où l'on ne rencontre pas même un
lézard.
"Nous avons un pays merveilleux, c'est à ce constat que l'on parvient lorsqu'on a vu ses travers
et ses qualités. Le bilan donne une envie et une seule, s'y enfoncer pour passer des certitudes les plus
ancrées à la précarité absolue. Le monde des certitudes est celui de l'ennui et du confort moral qui tue
la réflexion et la découverte». Il n'y a pas dans la réalité de situation qui ne soit soumise aux
impondérables. C'est lorsqu'une vie bascule qu'elle révèle le monde à des yeux qui ne se
reconnaissaient qu'entre les coins d'un logis douillet. Mettez un homme hors de ses marques familières
et vous allez le découvrir nu, tel qu'en lui-même, ne puisant de forces que dans ce qu'il est, pas dans
ce qu'il se croit. "Mektoub" c'est beau comme les gens, c'est intéressant comme le Maroc,
c'est harmonieux comme la musique du film. Et il est dans les salles casablancaises et rbaties depuis le
19 novembre, allez-y de ma part, on ne vous fera pas de réduction. Par contre, vous rirez comme des
fous une bonne dizaine de fois, mchina ?
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