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Premier long métrage de Nabil Ayouch
"MEKTOUB", C'EST BEAU ET MAROCAIN

Maroc Hebdo International - N°298 du 22 au 28 novembre 1997


     Quand Nabil Ayouch avait fait "Les Pierres bleues du désert", on était déjà dans le rêve. Voilà maintenant qu'il fait "Mektoub", et là, on oscille entre le confinement du ruisseau urbain et le firmament de l'évasion. Polar en plein Atlas, il est beau, "Mektoub", et qu'est-ce qu'elle est belle Amal Chabli !
Amale SAMIE


Bio : Nabil Ayouch

Nabil Ayouch est né en 1969. Il a fait toutes ses études en France. Il est directeur de production dès 1989. En 1990, il est assistant réalisateur avant de voler de ses propres ailes en se lançant dans la réalisation en 1992. Il a tourné une cinquantaine de spots publicitaires. Son premier court-métrage, "Les pierres bleues du désert", 21 minutes, a été tourné la même année.

De nombreux prix, au Maroc, à Genève, Montréal, Deauville et aux Pays-Bas, ont déjà consacré sa très jeune carrière.

"Vendeur de silence", court-métrage de 26 minutes, réalisé en 1994, a reçu le prix de la meilleure réalisation à Tanger, en décembre 1995.


Le "Road Movie" du Destin

L'exigence est un exercice ardu. Mais il mène parfois à la plus honorable des gratifications : offrir un instant d'oubli au public, lui donner aussi le sentiment d'avoir gravi des hauteurs. Nabil Ayouch a donné au spectateur un moment de rêve avec "Mektoub", son premier long métrage.

Le regain du cinéma marocain est donc possible. Mais il est au bout d'un long chemin de souffrance. Celle du cinéaste qui veut mener son projet à son terme et celle des héros du film qui effectueront une plongée en enfer avant d'aboutir à un nouveau point de départ. Un départ qui mène peut-être vers un nouvel enfer. Tout dépend.

Deux êtres en perdition dans un désert absolu. La solitude au milieu d'un embouteillage dans un Meknès poussiéreux, solitude dans la gare routière d'un bourg saturé de soleil, solitude dans la détresse, solitude décuplée dès que le fil ténu de la compréhension entre deux amoureux est rompu.

Filmer la réalité

Nabil Ayouch dit qu'il a cherché à faire un film qui ne se raconte pas. "Mektoub" ne se raconte pas. J'ai un moyen extrêmement personnel et rudimentaire de savoir si j'ai vu un bon film ou un navet. Quand je sors du cinéma et que je plane, complètement étranger à la rue, distrait, absent, c'est que j'ai vu un bon film et je pourrais aussi bien aller frapper chez ma grand-mère en croyant aller au bistrot.

Quand j'ai vu un navet prétentieux, à la sortie du cinéma, je raconte une histoire belge, ou je parle des turpitudes de tel ou tel homme politique.

Je connais l'Atlas dans tous les coins. Je l'ai vu, en voyant "Mektoub", avec d'autres yeux. Et je me suis senti plus riche d'être de ce Maroc que Nabil Ayouch m'a montré. Quand je suis sorti du Rialto, je suis resté pensif, avec déjà la nostalgie de l'Atlas et l'étrange impression d'être un martien au milieu des néons et de la foule. Le cinéma marocain avance à pas assurés, même si l'on trouve que l'accomplissement est long à venir. Tous les cinéastes des années quatre-vingt-dix contribuent à sa renaissance. Avec "Mektoub", il a fait un pas de géant. Le cinéma marocain s'est décoincé.

Si le cinéaste est exigeant avec lui-même, le spectateur peut être encore plus exigeant et estimer que le cinéma marocain tardait à trouver ses marques. Avec "Mektoub", on a quitté les historiettes mièvres et les drames contrefaits. Parce que le film est aussi un polar, avec un scénario en béton.

Nabil Ayouch, qui dit que son film n'est ni meilleur ni pire que les autres, est modeste. On n'est pas tenu à la même modestie, on n'hésitera donc pas à bouder notre plaisir : "Mektoub" est une première, l'intrigue est osée et colle à la réalité crue du monde douteux des indics, des trafiquants de cannabis, des policiers véreux et du monde torride de la semi-mondanité et des vidéocassettes que l'on vend sous le manteau.

Le film explore les bas-fonds de notre vérité, celle de Tanger, mais il aurait pu aussi bien s'agir de Casablanca. Luxe contre misère. Sécurité contre survie.

Un premier choc, un choc délectable, dans "Mektoub", les personnages parlent en marocain pur. Fini le semi-arabe classique ampoulé ou édulcoré. Avec l'arabe marocain, il ne faut pas glisser de néologismes empruntés - dans les deux sens du terme. L'arabe réagit mal au jargon de rigueur dans le pseudo-théâtre marocain : finis les "siyyara", "moustachfa" et "chorta". On parle de "ettomobil", du "sbitar" et de "boulisse".

"Mektoub" fait aussi éclater le carcan des "convenances" hypocrites, sans mots crus. Les dialogues sont de Youssef Fadel. Nous replongeons dans un vécu bien saignant, que nous reconnaissons, que l'on a croisé ou dans lequel nous vivons.

Acteurs et personnages

Nabil Ayouch, qui a autant souffert que les acteurs pendant le tournage, nous révèle enfin une graine de star. Elle est belle, naturelle, sobre, convaincante et convaincue. Amal Chabli, l'héroïne, n'a pas d'expérience cinématographique notable. Nabil Lahlou a pensé à elle pour le rôle. Elle n'a pas déçu. Au risque de passer pour un bec tendre qui s'échauffe un peu vite, on peut dire qu'elle est sublime. Je revendique le droit de m'échauffer un peu vite, en vérité.

Rachid El Ouali, le héros, acteur chevronné, est entré dans le rôle comme dans un habit familier. Il joue même l'amoureux transi, de temps en temps, avec talent.

Mohamed Miftah, le flic ripoux que l'on n'arrive pas à trouver antipathique, est entrain de consolider son statut de major et d'acteur qui valorise les scénarios, leur donne de la teneur.

Nabil Ayouch a créé des personnages et les a balancés comme des paquets dans un monde cruel. La descente aux enfers va d'un palace tangérois à la steppe brûlée où l'on ne rencontre pas même un lézard.

"Nous avons un pays merveilleux, c'est à ce constat que l'on parvient lorsqu'on a vu ses travers et ses qualités. Le bilan donne une envie et une seule, s'y enfoncer pour passer des certitudes les plus ancrées à la précarité absolue. Le monde des certitudes est celui de l'ennui et du confort moral qui tue la réflexion et la découverte». Il n'y a pas dans la réalité de situation qui ne soit soumise aux impondérables. C'est lorsqu'une vie bascule qu'elle révèle le monde à des yeux qui ne se reconnaissaient qu'entre les coins d'un logis douillet. Mettez un homme hors de ses marques familières et vous allez le découvrir nu, tel qu'en lui-même, ne puisant de forces que dans ce qu'il est, pas dans ce qu'il se croit. "Mektoub" c'est beau comme les gens, c'est intéressant comme le Maroc, c'est harmonieux comme la musique du film. Et il est dans les salles casablancaises et rbaties depuis le 19 novembre, allez-y de ma part, on ne vous fera pas de réduction. Par contre, vous rirez comme des fous une bonne dizaine de fois, mchina ?

 

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