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Les Trois Métamorphoses
Exposition du 17 Octobre au 15 Novembre 97
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Tables de Mémoire
Exposition du 7 au 30 Mai 1998
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D'abord la main étreint le bois. Elle le caresse, elle l'enveloppe, elle l'embrasse, elle suit ses veines, elle épouse ses courbes et, par ce geste indéfiniment répété, poursuivi, qui ne prend ni ne retire, elle voit. C'est une main d'aveugle qui parcourt un corps, l'explore à la fleur de la chair de la paume et des doigts. Cette main possède le pouvoir de rendre visible et manifeste ce qui, sans elle, demeurerait celé. Du bois, le menuisier ne retient que la planche ou la poutre. L'artiste, lui, ne retient rien - sinon le bois lui-même. D'abord, donc, la main étreint le bois, et cette étreinte est un travail, mieux encore, elle est le travail qui, en son essence même, est rencontre, partage, fécondation. Essentiel est le travail de la main sans laquelle rien ne se fait. " (...) tout commence, écrit Slaoui, pur une implication du corps (...) ". Tout commence par un corps à corps dont le récit épouse la gamme fertile et riche de nos sensations. " Débiter, dégrossir, raboter, mortaiser, coller, galber, poncer, écrit encore Slaoui, n'est pas anodin. ". Le corps à corps s'étend et se déploie à la recherche de l'accord qui scelle la naissance. La matière s'est effacée pour laisser place au corps. Première métamorphose.
Pourtant, sitôt créé, le volume est refusé. Le corps, que la main étreint encore, s'estompe et disparaît lorsqu'une couche d'argile vient le recouvrir comme un voile, comme une peau. Il est présent, mais sur le mode de l'absence. Il y a là une manière d'être qui me semble très caractéristique et assez unique en son genre. Toute l'œuvre de Slaoui se déploie dans cette modalité tout à fait spécifique de l'être où l'existence ne s'affirme qu'en terme d'absence. Le corps absent est support ou surface. Deuxième métamorphose.
La main d'aveugle, infiniment mystérieusement, s'est transformée. Elle est, maintenant, main d'enfant. Ici précisément, l'œuvre peut advenir. Le geste de la main donne naissance à l'œuvre qui peut être sculpture, qui peut être peinture, indifféremment, mais qui sera, nécessairement, texte, c'est-à-dire inscription du sens. Délibérément, Slaoui se place au lieu de l'origine et de l'apparition. En ce sens, son travail est métaphysique. Il réclame l'innocence de l'enfant qui découvre l'écriture et s'ouvre, par là, à l'univers du symbolique et des correspondances. Il n'est pas, à proprement parler, écriture, mais il est la possibilité même de l'écriture, l'espace unique où ce qui s'écrit peut être écrit. Les Tables de Slaoui sont cet espace. Mais, loin de l'investir et de s'y installer, que ce soit par l'image ou par le texte, comme le fait par exemple un enfant lorsqu'il dessine un arbre ou lorsqu'il écrit le mot " arbre ", Slaoui ne veut que le déployer en parcourant la gamme infinie des innombrables variations qu'il offre. La troisième métamorphose est ici. De l'enfant au créateur ou encore du créé à la création. En refusant le signe, c'est-à-dire l'inscription d'un sens littéral ou allégorique, Slaoui nous offre la possibilité infiniment précieuse de les saisir et de les comprendre tous. En cela, ses Tables sont bien de mémoire. Elles sont la mémoire de tout ce qui peut être dit. Pré-sens ou pré-texte, en quelque sorte, origine, assurément et, par là même, appropriation. Car en dévoilant ce qui sans être écrit porte en soi tous les écrits, Slaoui nous conduit aux portes de notre propre humanité qui, quelle que soit notre culture ou notre temps, s'affirme par l'accession au symbolique.
Jean-François SCHAAL
Directeur du Pôle régional Tanger-Tétouan de l'Institut Français
...Il s'agit maintenant de retrouver ès deux éléments latéraux. Cela reste possible car l'encadrement offre une succession d'arceaux décoratifs contenant une eulogie en coufique fleurie et tressée. Pour procéder à l'identification de ces deux éléments il a été indispensable de mesurer au millimètre la partie centrale et surtout de raccorder le texte. De plus, un examen attentif a révèle sous le vert une couche sous-jacente de rouge. A partir de là on a pu retrouver les deux éléments latéraux avec une sûreté absolue. Cette opération de remembrement aura duré dix ans. Mais dix ans s'avèrent insignifiants dans la vie d'une oeuvre.
...Attiré d'instinct je m'approche pour toucher, effleurer la texture rugueuse demeurée à fleur de peau. Les fibres noircies du cèdre, sept fois centenaire, paraissent nettement dessinées en relief, par lignes concentriques telles des empreintes de doigts gravées. Ni une céruse ni un quelconque acide n'ont creusé la matière, le temps seul est à l'oeuvre. L'idée que le temps continue inexorablement sa progression m'angoisse, l'assimiler à la dégradation me révolte. Triste sort si l'on songe qu'auparavent, dans ces lieux le temps était savamment maîtrisé, compté grâce à un système hydraulique, magique dont treize timbres en bronze assuraient le rythme.
Plusieurs techniques de diversion sont interrogées : les oeuvres se présentent sans titre, sans signature, comme s'il fallait semer le doute. Elles ne portent pas de date non plus ce qui les rend intemporelles. Tout participe à déconstruire la représentation : le simulacre du vieillissement, les variations d'échelle et les techniques mixtes. Les procédés d'hybridation accentuent cette ambiguïté. Ici les matériaux ne sont pas muets encore moins les ingrédients et les odeurs. Cela relève d'un comportement, d'un état mental spécifique où tout prend valeur de sens. Le spectateur est invité à pénétrer dans un territoire imaginaire où il est sans cesse renvoyé au temps qui s'incarne dans la réalité de la matière.
Tous constatent la démobilisation actuelle des intellectuels en général et des artistes en particulier. Leurs initiatives collectives font défaut. Ils se complaisent à apprécier les vertus de l'isolement et du travail en solitaire. Leur absence prolongée se traduit par une prise de distance comme s'ils étaient désabusés, frustrés... Reste à se demander si leurs travaux expriment ce même repli. Reste à vérifier si leur conscience traduit réellement des "mythologies personnelles" ?
Il évoquait cette prise de conscience généralisée mais demeurée sans effet. Il citait comme exemple l'appel vain de l'UNESCO pour restituer leur patrimoine artistique aux pays du tiers monde. Il se demandait avec une certaine naïveté comment réduire cette fuite, comment la contrôler. A l'instar de ceux qui défendent une "archéologie de l'urgence" il estimait que l'efficacité de son travail résidait dans la rapidité : la sauvegarde est d'abord affaire de sauvetage.
Le frontispice est également orné d'une miniature prolongée d'un médaillon de marge, malheureusement presque effacé. La trace d'une double rangée de tasses semble cerner toute la composition. Une dominante de bruns, diffus comme un lavis, laisse apparaître une multitude de points, certainement diacritiques et/ou orthoépiques. Quelques annotations ont été apposées dans les marges, en biais, les seules traces de couleurs persistantes, les restes ternes des deux listels jaunes et rouges. Du médaillon central ne subsiste qu'une tâche circulaire floue ... L'examen de cette pièce n'a rien révélé; de ces traces diluées n'a filtré aucune information. Pourtant sa beauté reste entière; une esthétique autre s'en dégage. On ne peut s'empêcher de penser à Oleg Grabar quand il évoque les manuscrits surchargés comme 'Simulacres d'écriture": … "Il y a, d'une part, la fonction nette et précise de transmission d'un texte, et par conséquent d'intermédiaire entre un texte et un lecteur. L'autre fonction est d'être une fin en soi qui réduit ou évacue entièrement la fonction de lecture. On ne lit plus, on regarde"...
Le portail provenait d'une maison du XVème siècle aujourd'hui squattée. La partie supérieure des deux vantaux formaient une rosace, un polygone étoilé à soixante branches. C'est cette partie qu'elle a décidé de faire découper pour l'intégrer dans un faux-plafond en staff... Ce n'est pas cette relation affective ou nostalgique avec l'ancien qui pose problème, c'est ce détournement de la fonction. Ce procédé de démantèlement qui consiste à donner un nouveau rôle architectonique à l'objet laisse un sentiment amer de regret, même si le résultat témoigne d'une certaine habileté. Car ainsi l'objet a perdu son identité, il est devenu une surface sans épaisseur, sans corps, un jeu visuel, graphique, un "papier peint"...
Une petite maison lui sert de dépôt occasionnellement d'atelier. N'y sont invités que des clients sûrs, de préférence des touristes ou ceux qui ont le goût de l'ancien, du patiné. Dans cette caverne s'amoncellent linteaux, corbeaux et autres impostes : corps mutilés. Véritable cimetière, domaine de xylophages où se mêlent les senteurs du cèdre et du thuya. Curieuse association d'idées : ces fragments entreposés, entassés, incitent au voyage rétrospectif. Ils nous renvoient à des fantasmes architecturaux comme s'il fallait les réintégrer. Ils nous rappellent les descriptions méticuleuses de Georges Marçais ou de Roger Le Tourneau comme si celles-ci pouvaient faciliter la reconstitution. La plupart de ces reliques transitent ici en attendant de nouvelles destinations.