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Editorial : Les livres sont-ils trop chers?
Il n'est pas de rencontre autour du livre sans que l'on entende, de prime abord, une remarque qui résumerait, semble-t-il, en deux mots comme en cinq, la vérité définitive du livre : "Le livre est trop cher !"
Cette quasi-unanimité des lecteurs ne peut laisser indifférents les professionnels. Réfléchissons donc à cette notion de "prix". Le prix c'est, d'une part, la "valeur intrinsèque" - en l'occurrence ce que vaut une création de l'esprit doublée d'un objet artisanal ou industriel, ce qu'est le livre - et d'autre part, la valeur marchande, la contrepartie monétaire d'un bien. C'est cette dernière acception qui est retenue dans la formule : le livre est trop cher.
Pour la majorité de ceux qui émettent cette remarque, le prix du livre est affaire de libraire. Ce serait donc le libraire, dernier maillon de la chaîne du livre, qui fixerait trop haut la contrepartie marchande de ce "produit livre". C'est pourquoi, au risque de se répéter, il faut redire que le livre ne parvient au lecteur qu'au terme d'un cheminement qui le conduit de l'auteur-créateur à l'éditeur puis au diffuseur-distributeur et enfin au libraire. Sauter une étape de ce parcours normal et inévitable, c'est mettre en péril non pas une seule de ces professions, mais le secteur tout entier, c'est-à-dire l'activité éditoriale dans son ensemble.
Supposons que, pour baisser le prix du livre, on veuille supprimer le dernier maillon, celui du libraire détaillant : le diffuseur vendrait lui-même une ou plusieurs catégories de livres avec des rabais importants puisqu'il ferait profiter directement le public d'une partie de la marge consentie au libraire. On pourrait croire que tout le monde y trouverait son compte. Pourtant, la fermeture des points de vente ne manquerait pas de se répercuter aussitôt sur l'édition : moins de livres vendus signifie, à l'évidence, moins de livres édités.
C'est cette constatation qui a amené certains pays à promulguer un "prix fixe". Ce dernier n'est pas seulement une garantie pour le lecteur contre les hausses illicites que peut provoquer la pénurie, comme cela se produit en certains lieux pour le livre scolaire. C'est aussi, en limitant les remises, le moyen de protéger le réseau des points de vente et, en dernier ressort, l'offre des livres elle-même.
Le prix fixe est enfin le moyen le plus sûr d'éliminer le phénomène des soldes "sauvages" qui provoquent des dégâts, notamment dans des pays comme le notre où la chaîne du livre n'est pas encore solidement constituée avec une définition précise du rôle de chacun.
Nous utilisons le terme "sauvage" pour distinguer ces soldes des soldes "normales" qui ne sont qu'une baisse "normale" du prix de livres anciens, lesquels ont leur place à côté d'autres ouvrages dans les rayons des librairies, ou même dans des magasins spécialisés. Les soldes sauvages, que nous avons vu envahir nos villes, ces dernières années, relèvent d'autres phénomènes : écoulement de "surproductions" fuyant un marché où elles n'ont plus de place, négation des règles fondamentales de tout commerce puisqu'elles s'entassent sur des parkings, dans des tentes, au bord des supermarchés... Déloyauté totale vis-à-vis de la chaîne du livre et du consommateur lui-même, trompé par des slogans mensongers.
En fin de compte, à la notion de "livre cher", opposons celle de "juste prix" qui supposerait un prix fixe préservant la bonne santé d'un circuit normal de production. Reconnaissons aussi que cette cherté est dénoncée pour des raisons qui tiennent autant à la psychologie qu'à l'analyse objective. Il est indéniable que le livre importé est cher par rapport au niveau de vie, par rapport à un taux de change de devises... puisqu'il est soumis aux critères de l'importation, comme tout autre produit. Mais au-delà, le sentiment de cherté qui s'applique au livre relève d'une sorte de frustration : celle ressentie vis-à-vis d'un produit essentiel et qui n'est pas, pour de très nombreuses raisons, mis à la portée de tous, comme il est souhaitable qu'il le soit dans les années qui viennent.
Souad Balafrej
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