Le livre au Maroc


Revue de l'Association Marocaine des Professionnels du Livre (AMPL)


Il Paraît au Maroc
N°4, Décembre 1997

Revue de l'Association Marocaine des Professionnels du Livre
(AMPL)


  Dossier : L'enfant et la lecture
Lorsque l'enfant lit...

     La lecture chez l'enfant peut commencer dès le plus jeune âge, l'âge où on lui raconte des histoires, où on lui montre des livres, des images, des formes. L'enfant écoute, regarde les illustrations et les textes, prend les livres, les manipule et se les approprie. La lecture est à ces moments-là un temps de loisir et de plaisir, concomitante du préapprentissage scolaire. Cette lecture sans contrainte aide l'enfant dans son éveil, son développement, son épanouissement et sa scolarisation future. Elle doit pour cela constituer avant tout un jeu, ne devant pas être pratiquée sous la contrainte, en se situant dans un temps perdu, un temps de loisir.

     Au cours de cette période, le récit oral peut s'apparenter à l'écrit. Il faut rappeler ici, à la suite des travaux de spécialistes de la lecture dans la petite enfance (Geneviève Patte, François Bresson, René Diatkine et Marie Bonnafé) que le langage oral est composé de la langue factuelle, liée à des actes, et de la langue du récit, liée à des informations ou à des fictions et très proche de l'écrit. Ainsi, l'histoire racontée verbalement aux enfants a-t-elle la même structure que le texte écrit. Cette langue du "raconté" est essentielle. Elle peut s'adresser dans un même temps à des enfants d'âges différents ou à des groupes d'enfants et d'adultes.

     Rappelons également que, si le langage oral apparaît dans la deuxième année, la lecture et l'écriture s'acquièrent entre la cinquième et la huitième année. Les importants travaux d'Emilia Ferreiro ont montré que jusqu'à 3-4 ans, les enfants présentent tous un intérêt pour l'écrit, tous milieux sociaux confondus. Le désintérêt ou le rejet pour la lecture n'apparaît que vers l'âge de 6 ans, lors de son apprentissage : les différences se manifestent alors entre les enfants de milieux aisés et ceux issus de milieux pauvres, les premiers gardant plus fréquemment que les seconds un intérêt et un plaisir pour la lecture. A ce propos, notons encore que les études portant sur l'illettrisme (c'est-à-dire sur les difficultés d'accès aux textes écrits chez des enfants, adolescents ou adultes ayant pourtant appris à écrire) révèlent une absence de contact avec les livres lors de la petite enfance. Si on lit des livres à des personnes présentant ces difficultés, elles peuvent découvrir un univers passionnant dont l'échec scolaire les avait privées. Le livre établit des relations entre texte et image, texte et peinture, texte et musique... Le contact avec les livres peut ouvrir des perspectives immenses, notamment celle d'éviter ou de réduire les exclusions liées à l'absence de loisir, de jeu et de culture.

     Au Maroc, l'analphabétisme est important, les possibilités économiques réduites et l'accès à la culture limité pour le plus grand nombre. De ce fait, le livre pour enfants en période préscolaire peut sembler un luxe. En témoigne la production très faible de livres pour enfants et sa quasi-absence pour les tout-petits. Au sein des rares livres pour enfants, les thèmes abordés touchent rarement à l'imaginaire, à la fiction, au plaisir, à la créativité. Mais, parce que le récit est aussi oral, les contes de nos grand-mères demeurent un héritage précieux à conserver, à raconter et à transmettre. Si les contes devaient se perdre, que deviendraient nos traditions et cette place si essentielle du récit ? Ils constituent une richesse qui n'appartient pas à une catégorie sociale spécifique et qui comporte une dimension de plaisir inégalée. Leurs effets contre l'illettrisme et l'exclusion sont certains.

     Un séminaire co-organisé l'année dernière par l'Institut français de Rabat et le Centre multimédia a mis en relief ces questions avec les interventions de Khadija Bouzoubaa, Zoubida Chahi, Pauline Demazières, Karima Frej, Nouzha Ibnlkhayat, Wajdi Maazouzi et a souligné l'urgence du développement de l'édition de livres pour enfants, sollicitant auteurs, éditeurs, diffuseurs et libraires. Il faut ajouter à cette liste le rôle essentiel des conteurs dont la place est à préserver et à valoriser. Conter exige des qualités littéraires, la ponctuation par des scansions, des respirations et des mélodies. Le conteur peut éveiller le côté artiste de l'enfant, activer ou faire naître son désir de lecture. Ainsi, l'enfant souligne-t-il l'incontournable interaction entre différents partenaires. Car, avant tout, l'enfant lui-même n'appartient pas à un champ clos mais interpelle différentes disciplines et ouvre des espaces nouveaux. Partant d'une expérience comme celle d'ACCES (Actions Culturelles Contre les Exclusions et les Ségrégations), menée en région parisienne sous l'impulsion de Marie Bonnafé, on sait que le développement de la lecture chez l'enfant passe par le désir de personnes s'intéressant à l'enfance et au développement du livre. Grâce à l'action de celles-ci, les bibliothèques pourraient se développer au Maroc et les livres être portés en d'autres lieux, là où viennent les enfants.

     A côté des techniques audiovisuelles, le livre demeure aujourd'hui un puissant média. Il laisse place à une reconstruction par l'enfant de l'Histoire. Il permet plusieurs lectures car chacun l'investit selon son horizon culturel, comme une oeuvre d'art. Le livre laisse place aux mouvements associatifs de l'enfant. Et celui-ci possède, plus que l'adulte, la capacité d'imaginer des histoires, de créer des situations. Les auteurs et illustrateurs de livres pour enfants leur accordent aussi la faculté de savoir repérer les bons livres.

     "Lorsque l'enfant paraît"... Cette phrase célèbre de Victor Hugo, empruntée par la psychanalyste d'enfants Françoise Dolto pour intituler une série d'émissions et de livres bien connus, évoquait l'enfant désiré et venant au monde. J'ai tenté, pour ma part, de montrer que ce qui se "lit" s'apparente à ce qui "paraît" pour désigner ce qui advient, ce qui naît, ce qui devient visible, ce qui est vu, montré, livré au public, ce qui semble, ce qui donne l'impression, ce qui donne l'apparence... autant de significations qui se déploient dans l'imaginaire foisonnant de l'enfant et de l'enfant en l'adulte.

Jalil Bennani

 

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