Le livre au Maroc


Revue de l'Association Marocaine des Professionnels du Livre (AMPL)


Il Paraît au Maroc
N°4, Décembre 1997

Revue de l'Association Marocaine des Professionnels du Livre
(AMPL)


  Dossier : L'enfant et la lecture
Le secteur de l'édition des livres pour enfants au Maroc

     Le développement du secteur de l'édition en général et celui de l'édition scolaire en particulier a eu pour effet une dynamisation de ce dernier, au point d'aboutir à une autosuffisance en matière de manuels scolaires. C'est grâce à l'essor de l'édition scolaire que l'édition des livres récréatifs s'est développée. L'analyse de l'activité des maisons d'édition ayant publié des livres pour enfants nous a en effet permis de constater que les principaux éditeurs de livres scolaires sont aussi des éditeurs des livres récréatifs: Dar Attakafa, Dar Nachr al Maârif, Al Maârif, Dar Arrachad, Afrique Orient, Al Madariss, par exemple.

     Au Maroc, la majorité des éditeurs et imprimeurs ayant produit des livres pour enfants sont des organismes privés. L'Etat n'y joue aucun rôle, contrairement à certains pays arabes dont l'Egypte, ou ce secteur de l'édition est exclusivement étatique.

     La production des livres pour enfants se concentre entre 4 éditeurs, qui ont produit plus de 50% de l'ensemble de la production alors que l'ensemble des autres (au nombre de 37) n'ont globalement participé que pour 44% : Dar Attakafa, qui occupe le premier rang, avec 24%, Dar Nachr Al Maârifa avec 11%, Afrique Orient, en troisième position avec 9% et Mektabat al Maârif, qui occupe le 4e rang avec 7%. 40% des éditeurs n'ont édité qu'un seul livre chacun...

     La répartition des éditeurs de livres pour enfants selon la fonction démontre une polyvalence de la fonction d'éditeur. En effet, la plupart de ces éditeurs cumulent à la fois la fonction d'éditeur, d'imprimeur, de diffuseur et parfois de libraire.

     Cette polyvalence est dictée par la faible rentabilité de la fonction spécifique d'éditeur. En effet, d'après les résultats de notre enquête, tous les éditeurs se plaignent de l'étroitesse de leur marché qui a pour effet des stocks énormes d'invendus.

     L'analyse de l'activité des éditeurs fait apparaître une caractéristique commune : la non-spécialisation. Les principaux éditeurs de livres pour enfants éditent aussi bien les livres scientifiques, littéraires ou scolaires, que des livres pour enfants.

     Ce qui est de la répartition géographique, on note une grande concentration des éditeurs à Casablanca, qui, à elle seule, abrite 65% de l'activité dans ce domaine. Vient ensuite Rabat qui occupe la deuxième place avec 25%. Ces deux villes représentent donc 90% de l'ensemble de l'activité éditoriale nationale en la matière.

Les auteurs et illustrateurs des livres pour enfants

     Les auteurs ayant écrit pour les enfants ne sont pas plus d'une cinquantaine. Six d'entre eux - Benjelloun, Sbai, Semlali, Sebbag, Bekkali et Benhida - ont contribué pour 50% à la production totale.

     Ces auteurs sont en majorité des enseignants qui ne font pas de l'écriture leur activité principale. Ceci s'explique par le fait que le secteur des livres pour enfants n'est pas rentable, demême qu'il n'existe pas un statut des écrivains pour enfants au Maroc.

     L'adhésion à une association n'est pas non plus perçue comme un besoin par les écrivains qui ont fait l'objet de notre étude... d'autant plus qu'il n'existe pas d'associations d'écrivains pour enfants ! Deux auteurs de livres pour enfants, seulement, sont membres de l'Union des écrivains du Maroc.

     Les illustrateurs sont bien souvent anonymes, puisque 65% des livres illustrés ne mentionnent pas leur nom. Parmi les 21 qui y sont cités, nous signalerons la contribution de 4 étrangers.

     De même que pour les éditeurs et les auteurs, la contribution des illustrateurs est répartie de façon inégale. Ainsi, 5 d'entre eux seulement auront contribué à l'illustration de plus de la moitié de la production (Semlali, Hida, Rassam, Sabile, Benmasoud).

     Aussi, on peut dire que la production des livres pour enfants au Maroc est encore à l'état embryonnaire. Peut-être est-ce parce qu'elle est d'histoire très récente : la majorité des publications ont vu le jour durant ces quinze dernières années, ce qui est relativement court dans la vie culturelle d'une nation.

     Les thèmes abordés dans les livres pour enfants sont peu variés. Les livres recensés sont en général des romans qui sont souvent des répliques des manuels scolaires et traitent, avec la même redondance, les thèmes ayant trait aux valeurs, à la religion et à l'Histoire. Par ailleurs, les sujets abordés dans les romans sont souvent des histoires banales qui ne répondent guère aux critères de réalisation d'un livre pour enfants, à savoir qu'ils ne comportent ni héros légendaires, ni personnages célèbres.

     Au-delà de ses aspects socio-culturels, le livre est un produit destiné à la consommation et, comme tel, soumis à la loi de l'offre et de la demande. Pour recevoir un bon accueil, il doit obligatoirement répondre aux besoins des lecteurs auxquels il est destiné. Or, on rencontre généralement une méconnaissance totale des enfants lecteurs, de leurs goûts et de leurs habitudes de lecture.

     Alors que la quasi totalité des textes s'adresse à des enfants sachant à peine lire, la petite enfance n'est pas du tout servie et l'adolescence encore moins.

     Pourtant, ni les éditeurs, ni les auteurs-illustrateurs ne peuvent être tenus pour responsables de cette situation. Les premiers se plaignent de l'étroitesse du marché, qui est constitué essentiellement de parents, seuls intermédiaires entre les enfants et les livres en l'absence de bibliothèques scolaires et enfantines. De ce fait, ils n'éditent que ce qui "marche" le moins mal. Les seconds se plaignent des conditions matérielles et financières précaires et de la quasi-censure imposée par les éditeurs, ce qui a d'ailleurs incité un certain nombre d'entre eux à suspendre leurs activités dans le domaine de l'écriture pour enfants.

     Il paraît donc évident que l'environnement culturel et social est en grande partie responsable des contraintes imposées au secteur de la production des livres pour enfants. D'une part, le pouvoir d'achat des parents est faible et ne peut supporter à la fois les charges scolaires et celles des livres de loisirs pour les enfants. Outre les considérations d'ordre matériel, le livre cadeau n'est pas une pratique courante dans les habitudes marocaines; dans l'esprit de beaucoup de parents, le livre est encore considéré comme un support et un complément aux programmes scolaires. Ces contraintes constituent une entrave à l'édition des livres de meilleure qualité.

     D'autre part, les auteurs et illustrateurs ne sont pas du tout encouragés dans leur entreprise : il n'y a ni prix, ni bourses qui leur soient consentis; par ailleurs, ils n'ont pas l'occasion d'assister à des rencontres internationales pour s'inspirer de ce qui se fait dans le domaine de la littérature enfantine, de même qu'ils manquent d'encadrement théorique pouvant favoriser le développement et le renouvellement de leur créativité.

     Le nombre de séminaires organisés localement sur les thèmes relatifs à l'enfant est négligeable. L'absence d'un enseignement universitaire de la littérature enfantine ne contribue pas non plus à développer la recherche et la critique dans ce domaine, ce qui ne peut favoriser une évolution de la littérature enfantine dans notre pays.

Zoubida Chahi

 

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