Le livre au Maroc


Revue de l'Association Marocaine des Professionnels du Livre (AMPL)


Il Paraît au Maroc
N°4, Décembre 1997

Revue de l'Association Marocaine des Professionnels du Livre
(AMPL)


  La parole à...
La poésie marocaine moderne

     Depuis les années trente de ce siècle, les poètes marocains ont osé chercher une nomination nouvelle de l'homme, des choses et de l'univers, à travers les valeurs qui découlent de la beauté et de la liberté. Cela ne fut pas chose facile. La suprématie de la tradition n'avait en effet cessé de peser, pendant une longue période, sur le poète. Cette tradition l'avait poussé, à la fois, à se passer de sa subjectivité et à rester loin des courants de la modernité poétique internationale. L'ensemble des poèmes écrits jusqu'aux limites des années cinquante ne portait pas la marque de la conscience qui ouvre au poète le chemin de l'aventure, par laquelle la nomination nouvelle obtient le droit d'acquérir une signature locale.

     Au commencement de cette décennie, la ville de Tétouan, en premier lieu, avait offert à la poésie marocaine la faveur d'une rencontre directe avec la poésie espagnole. La diffusion de l'enseignement dans le reste du pays avait, aussi, permis aux jeunes de dépister les traces du renouvellement poétique arabe, ainsi que celles de quelques actions de la modernisation européenne, notamment de France, d'Angleterre et d'Allemagne. De ce dialogue, des noms ont surgi. Parmi lesquels, côte à côte, Mohammed Sebbagh, Mohammed El Haloui et Abdelkrim Bentabet, résidant alors au Caire. Peu à peu, le poème a commencé à se libérer de sa traditionalité, arrivant avec les tempêtes de l'imagination, étrange et solitaire.

     Les années soixante marquent le moment où la poésie marocaine se trouve orientée par les questions de la langue poétique et du statut du poète dans un temps ne ressemblant guère au temps révolu. C'est le moment de l'émergence d'un poème contemporain, saisi par une esthétique d'opposition : Ahmed Mejjati, Mohammed Serghini, Mohammed Khair-Eddine, Abdellatif Laâbi, Mohammed Khammar Guennouni, Abdelkrim Tabbal, Ahmed Joumari, Ahmed Sabri, Mostafa Nissabouri, Tahar Ben Jelloun et Malika El Assimi écrivent des textes choc. Ces années-là ont vu l'apparition d'une poésie marocaine nouvelle, en arabe et en français. Elles ont été imprégnées par des débats touchant, à la fois, à la langue d'écriture et au rapport de celle-ci à la modernisation poétique, dans l'horizon d'un poème qui reconstruit la réalité d'un Maroc postérieur à la colonisation.

     La poésie marocaine, à partir des années soixante dix, creuse une pensée tout à fait différente, qui ne cesse de poursuivre les secrets de la nomination nouvelle d'un monde en mutation perpétuelle. Un monde violent, surprenant, bouleversant, destructif. Entre les feux et les décombres, il se recompose. L'écriture en arabe est devenue plus présente. La plupart des poètes de langue française ont préféré le roman, répondant à la demande culturelle de la France et, généralement, de l'Occident. A la même époque, la modernisation touche les idiomes, conquiert le poème en arabe marocain et en tamazight.

     A cette génération appartiennent les noms de Abdellah Rajae, Ahmed Belbdaoui, Mohammed Bentalha, Mohammed Loakira, Mohammed El Achaari, Abdellah Zrika, Abdelmajid Benjelloun, Hassan Lamrani, Ahmed Lamssieh et moi-même. D'autres noms nous rejoindront, tels M'barek Wassat, Driss Issa, Ahmed Barakat, Hassan Najmi, Salah Bousrif, Ouafae Lamrani et Mohammed Assid. Les noms nouveaux, plus jeunes, ne manquent pas. Cette inclination de la poésie marocaine implique qu'elle fait corps avec une interrogation et un souci pluriels. Cherchant par le biais du savoir une langue de l'inconnu, apprenant les a. b. c. du dialogue avec le temps et les morts (ses morts).

     Le plus important de cette poésie est, actuellement, publié dans des journaux, des revues et des recueils. Il est incontestable que la publication des recueils est en rapport avec la dernière période des années soixante-dix. Les efforts des poètes, en tant qu'individus, et de quelques rares maisons d'édition, ont permis aux lecteurs et aux curieux de créer un lien avec cette poésie, sans que ce lien puisse, encore, se débarrasser de l'histoire difficile de la poésie marocaine et des guerres déclarées contre elle.

     Lorsqu'on essaie de réfléchir sur la situation de la poésie marocaine moderne, on se trouve, spontanément, entre les chemins qui mènent aux déroutes et aux périls. Seule, la lecture amoureuse reste, malgré tout, le guide. Dès que nous rencontrons le poème et franchissons les barrières qui n'engagent en rien le poète, nous découvrons qu'une force vitale traverse notre corps. C'est l'action habitée par la beauté et la liberté qui conduit le poème entre les feux et lui apprend à sortir des décombres.

     Le poème marocain moderne, en ce sens, est recherche silencieuse d'une nomination de la vie et de la mort. Espace où la langue (les langues) rencontre(nt) un poète percevant qu'il vient, seul et marginalisé, d'un silence si lointain, et qu'il est fasciné par un certain humanisme poétique pour son temps. Dans cet espace marginal, il préfère résider et errer, écoutant ses propres profondeurs. Ainsi, il résiste à un vacarme toujours grandissant et au bruit triomphant du pouvoir de l'information, de la consommation et de la domination.

     Des générations de poètes se reconnaissent dans le poème et dans l'état d'orphelin, veillant sur la braise de la langue, des langues. Par leurs âges différents et la diversité de leurs visions allant jusqu'à la contradiction, les poètes marchent dans les lieux de l'inconnu, apprenant comment mériter le poème, chant de l'infini. Danse dans le vide. Appel qui ne rétablit pas de discrimination entre le "tu" et le "je". Tatouage par lequel nous nous cherchons. Non un impossible de nostalgie, mais d'aimance et d'accompagnement.

     Peut-être la fondation de "La Maison de la poésie au Maroc", en décembre 1996, est-elle l'expression d'un avenir qui n'est pas encore passé. Dans cette maison-demeure, des générations, des expériences et des langues se rapprochent, se défendant de ce qui détruit la poésie et les poètes, traversant librement un espace où nous partageons le chant, pour et avec l'homme...

Mohammed Bennis

 

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