Le livre au Maroc


Revue de l'Association Marocaine des Professionnels du Livre (AMPL)


Il Paraît au Maroc
N°5, Mars 1998

Revue de l'Association Marocaine des Professionnels du Livre
(AMPL)


  Le livre dans les médias

     Les éditeurs comme les libraires que nous avons pu contacter sont unanimes : ils considèrent que la presse marocaine d'expression française informe plutôt bien sur le livre. "De très sérieux progrès" ont été remarqués par tous depuis quatre ou cinq ans. On loue la rapidité et la régularité avec lesquelles sont annoncées les nouvelles parutions et les signatures dans les quotidiens. On est heureux de constater qu'une rubrique "livres", bien identifiée et suffisamment alimentée, s'installe de façon de plus en plus incontournable dans les hebdomadaires.

     Les titres les plus spontanément cités par ces mêmes éditeurs et libraires - ces derniers se faisant également l'écho du "client" - sont La vie économique et Libération, suivis par Le Journal, organe de création plus récente. On cite également Al Bayane et Téléplus qu'on trouve néanmoins "moins bien qu'avant".

     Le fait que le livre reçoive dans ces colonnes un traitement de type "brèves" et/ou "compte rendu" plutôt qu'un traitement de type "critique littéraire" ne semble pas véritablement gêner. "Qu'ils (les journalistes) fassent passer l'information d'abord, le tri viendra plus tard". L'opinion de cette libraire résume l'état d'esprit général : "D'ailleurs, des plumes tout à fait convenables commencent à émerger", nuance un éditeur.

     En fait, s'il est vrai que les noms de certains journalistes considérés comme de bons "médiateurs" du livre sont parfois cités par les professionnels, ils restent désespérément ignorés du lecteur-client qui, selon les libraires eux-mêmes, ne sait donner que le nom du journal dans lequel il a lu que, etc.

     L'incidence directe de ce type de médiatisation sur les ventes est entendue. Un des principaux éditeurs de la place estime augmenter, "à chaud", de 25 à 30% la vente d'un ouvrage "correctement médiatisé", c'est-à-dire dont parlent en même temps et sous différentes formes plusieurs journaux. De tels chiffres laissent cependant sceptique un de ses confrères. Il est vrai qu'en l'absence de moyens fiables, toute évaluation ne saurait être qu'approximative.

     Prudente, une des principales libraires de Casablanca se contente d'affirmer qu'une signature d'un auteur connu, bien annoncée, permet la vente sur place de 50 à 80 exemplaires. Ce qui est loin d'être négligeable quand on sait qu'un premier tirage dépasse rarement au Maroc les 2 000 exemplaires.

     Les éditeurs et libraires qui se consacrent plutôt au livre d'expression arabe ne partagent pas tout à fait cette appréciation de la presse écrite. Certes, ils citent de concert Al Alam et Al Ittihad Al Ichtiraki dont ils apprécient particulièrement les suppléments culturels hebdomadaires respectifs et reconnaissent que maints ouvrages seraient restés irrémédiablement dans l'ombre s'ils n'avaient été distingués par l'un ou l'autre, mais ils fustigent fortement la logique partisane qui y préside toujours, assurent-ils, au choix des livres et des auteurs.

     Rappelons simplement que, pour des raisons socio-économiques qu'il ne nous revient pas ici d'étudier ici, la presse francophone dite indépendante ou d'entreprise qui a émergé, ces dernières années, avec le professionnalisme relatif qu'on s'accorde à lui reconnaître, n'a pas encore engendré son équivalent arabophone.

     De leur côté, les journalistes de cette presse francophone indépendante, du moins ceux en charge ponctuellement ou officiellement de la rubrique culturelle, avouent que si la présence des livres s'est faite si régulière dans leurs colonnes ces temps-ci, il ne s'agit pas toujours d'un choix délibéré. La communication, ressentie comme dynamique, de quelques professionnels, y est pour beaucoup : "Quand un numéro est bouclé, j'ai très peu de temps devant moi pour réunir les sujets que je soumets en réunion de rédaction. Je prends ce que je trouve sur mon bureau. Si j'ai deux fax qui m'indiquent que tel auteur signe un ouvrage récent tel jour à Casablanca, tel autre à Rabat, si en plus je trouve à portée de main ce même ouvrage, muni d'une note de présentation, que le sujet me semble bon, j'en fais mon "événement" ! Même s'il passe en ville un film plus intéressant mais dont le traitement nécessiterait de ma part beaucoup trop de temps en termes de recherche et de documentation".

     Tous les journalistes que nous avons contactés citent comme outil de travail indispensable le bulletin mensuel publié et distribué par telle librairie : "C'est une excellente source, l'information y est brève et bien triée. D'abord les livres édités au Maroc, ensuite les livres édités en France par des Marocains ou sur le Maroc, enfin les livres en France susceptibles d'intéresser les Marocains".

     Tous les éditeurs marocains ne fournissent toutefois pas un service de presse et ceux qui le font n'adoptent pas la même démarche. Pour celui-ci, il faut "arroser" l'ensemble de la presse marocaine, en deux exemplaires : "Un pour le rédacteur en chef, qui ne va pas lire le livre mais le garde, un pour le responsable de la rubrique culturelle. Nous essayons de mettre notre listing à jour mais c'est difficile : les journalistes bougent". Pour celle-là : "Mes livres me coûtent cher et me rapportent peu ou pas. J'ai fait une liste personnelle de journalistes que je sais sérieux. Je fais des envois nominatifs. J'appelle avant et après".

     En effet, "les relations personnalisées, qui vont parfois jusqu'au harcèlement, entrent pour beaucoup dans ma motivation", reconnaît ce journaliste d'expérience.

     Mais si les relations entre les professionnels du livre et les journalistes de la presse écrite (tout au moins francophone) semblent aller vers un ajustement progressif et fructueux à mesure que les uns et les autres font connaissance en même temps qu'ils se professionnalisent, il n'en va pas de même, loin s'en faut, des rapports entre les premiers et les médias audiovisuels. Là, francophones et arabophones partagent le même constat - celui d'une grande indigence - et le même sentiment de frustration.

     En réalité, ce constat se révèle nettement moins sévère pour la radio que pour la télévision. Si on reproche à la première de ne pas (ou plus) proposer d'émission littéraire "digne de ce nom", tous s'accordent à lui reconnaître une certaine efficacité au niveau de l'annonce, parfois de la promotion, lorsqu'il s'agit notamment d'un auteur interviewé. Les émissions les plus citées sont celles dites de proximité. En vrac : le 12/13 de Bhiri sur RTM chaîne Inter, les émissions de Chama sur FM Casablanca, les émissions nocturnes (en arabe) sur Radio-Tanger ou le Magazine culturel de Médi 1, présenté par Mounia Belarbi.

     Las ! Le rêve de tous reste le même : "Une vraie émission de télévision consacrée aux livres". Une émission "qui donnerait enfin un véritable coup de pouce à l'édition marocaine et au livre en général".

     Mais qu'est-ce donc qu'une "vraie" émission littéraire ? Et que reproche-t-on exactement aux expériences passées et actuelles ? Si la condamnation est unanime, les raisons invoquées par les uns et les autres sont multiples et parfois contradictoires.

     Le temps de lire, la première émission marocaine véritablement littéraire, animée jadis par Adil Hajji sur 2M, a peu marqué. Certes, tous reconnaissent qu'elle était d'un niveau "plus soutenu" que ce que l'on voit aujourd'hui, mais "trop plate, trop compassée" pour "accrocher". En tous cas les libraires n'ont pas souvenir de clients venus acheter un ouvrage que cetteémission leur aurait fait découvrir, comme cela est souvent le cas les lendemains de diffusion des différentes émissions littéraires françaises captées par satellite.

     A l'émission culturelle de Fatima Touati sur TVM, on reproche, pêle-mêle, le choix fantaisiste des ouvrages cités et d'être une émission désarticulée, une émission fourre-tout. Ce dernier reproche est également adressé à Regards, le magazine culturel bilingue de 2M. "Voyez le désastre national que fut cette édition consacrée au Prix Atlas avec comme invité d'honneur, un Bernard Pivot qu'on a vu clairement s'ennuyer" se désole cette libraire. "Alors qu'il aurait fallu profiter de sa présence pour lui faire animer un grand débat sur la production littéraire marocaine actuelle. Une belle occasion manquée !"

     Ah, Pivot ! L'inventeur de l'émission littéraire grand public ! Nos professionnels du livre évoquent tous le formidable succès d'Apostrophes -y compris au Maroc- et s'appuient sur cet exemple pour exiger une émission marocaine exclusivement consacrée aux livres passant en prime-time ! Encore faut-il qu'il y ait une volonté réelle de donner une vraie place au livre sur le petit écran !

Jamal Boushaba

 

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