Le livre au Maroc


Revue de l'Association Marocaine des Professionnels du Livre (AMPL)


Il Paraît au Maroc
N°5, Mars 1998

Revue de l'Association Marocaine des Professionnels du Livre
(AMPL)


  Le livre dans les médias

Le temps de lire

     L'émission Le Temps de lire a été lancée en 1990 sur 2M International, peu de temps après la création de la chaîne au Maroc.

     Lorsque Alain Maneval, le Directeur des programmes de l'époque, m'a demandé de rédiger un "concept" (en donnant à ce mot un sens qui ferait rire plus d'un philosophe...), j'ai tout de suite écarté l'hypothèse du "plateau", ou à tout le moins voulu minorer son rôle. Ni la tradition des salons littéraires, ni celle de l'épanchement ou du babil savant ne sont enracinées au Maroc. Une émission comme Apostrophes était impossible à refaire. Je ne dis pas que l'art de la conversation est absent de notre culture, mais il remplit traditionnellement, ici, des fonctions plus solennelles...

     La donne était donc la suivante : trop peu de livres marocains, pas assez d'auteurs du cru, très peu de lecteurs, peu de relais (librairies, bibliothèques...) et un public limité aux Marocains francophones.

     La pauvreté de l'édition marocaine ne me permettait pas d'asseoir un programme autour de la production nationale. Il fallait conjuguer l'actuel et l'intemporel, concilier le local et l'universel. Il fallait également résoudre la question du style : comment parler des livres ? Je me suis alors dit que le meilleur moyen de parler de littérature serait de construire des sujets très visuels autour de certains ouvrages et, au lieu de seulement faire parler les auteurs, de parler aussi d'eux. En scénarisant, si j'ose dire, en racontant de belles histoires, en réhabilitant la flânerie, en ramassant le discours, en étant le plus précis et le plus concis possible, je croyais pouvoir faire oeuvre utile.

     Comme je me devais de faire le meilleur usage possible du temps qui m'était accordé (26 mn), le bavardage était à bannir et les concessions à l'air du temps à rejeter sans hésitation.

     J'avais, un peu présomptueusement, je l'admets, pensé que cette émission pouvait être un moyen de réduire l'écart qui sépare le public des universités de celui de la télévision et de donner la parole à des individus que l'on n'écoute habituellement que d'une oreille distraite, presque par correction : les créateurs. Il était important aussi, pour la beauté du geste, simplement, de contribuer à endiguer ce que j'appelle le syndrome des experts (les économistes, les politiciens, les technocrates...) qui fait tant de ravages, ici et ailleurs. J'avais la faiblesse de penser que les artistes, les écrivains, les intellectuels ont certaines choses à dire, des choses essentielles, et qu'ils sont les seuls à pouvoir les dire.

     Le but était d'une certaine façon de fixer l'attention du téléspectateur sur des choses auxquelles la télévision chronique qui est le principe même de la télévision ne s'attarde que très peu, comme s'il s'agissait de combattre l'amnésie chronique qui est le principe même de la télévision. A la réflexion, c'est peut-être ce défaut d'actualité de l'émission, consubstantiel au genre et aggravé par mes choix personnels de lecteur, qui a gêné les dirigeants de la chaîne.

     Quel était le concept de ce magazine littéraire mensuel ? Schématiquement, il cherchait à équilibrer l'émotion et l'intelligence, l'approche événementielle et l'approche documentaire, la dimension maghrébine et arabe de notre culture et l'universel. L'émission était divisée en quatre moments : un invité, un reportage sur un auteur, un hommage à un grand écrivain ou un livre par l'image, et enfin l'actualité littéraire.

     Au menu de la première émission, par exemple, il y avait un entretien avec Abdesslam Cheddadi (un intellectuel de qualité, spécialiste d'Ibn Khaldoun), un reportage sur Jean Genet et Larache (où l'auteur de Notre Dame des fleurs est enterré) et une balade à Marrakech sur les traces d'Elias Canetti.

     Malheureusement, ce concept a été très vite dénaturé. Au bout de la quatrième ou de la cinquième émission, on m'a demandé de restreindre mes ambitions et me rabattre sur la formule du plateau. Il n'était plus question de tourner en dehors du périmètre de Casa-Rabat.

     Cette décision et bien d'autres, qui ont toutes été dictées davantage à mon sens par le souci du culturellement correct que par des considérations d'ordre financier, ne m'ont pas permis d'aller véritablement au bout de mon projet. Mais, au total, ce fut une belle expérience.

     A six années de distance, cette expérience m'apparaît comme une grande chance, une période de grâce (relative) et -que l'on me pardonne de sacrifier au rite des hommages- je remercie du fond du coeur Alain Maneval, ce feu follet de génie, de m'avoir offert la possibilité de faire de la télévision. A moi, bien sûr, mais aussi beaucoup d'autres jeunes gens qui faisaient leurs premières armes. En ce temps, les journalistes et les animateurs disposaient d'une marge de manoeuvre assez appréciable. Les censeurs et autres argousins de la télévision étaient encore discrets et dans l'expectative. Depuis, les garants, patentés ou autoproclamés, de l'intérêt général, ont gagné du terrain et des galons. Ils ont aussi appris à se jucher d'un bond sur les épaules des journalistes et des producteurs d'idées et à mettre sous le boisseau tout ce qu'ils ne peuvent contrôler. Mais, partout, et c'est une loi qu'on n'est pas près d'abolie, les médiocres ne prospèrent jamais mieux que dans les atmosphères délétères.

     Le Temps de lire a été victime de la tyrannie de l'audimat et de ses serviteurs, les hommes de marketing, si habiles à courtiser les marchands à coups d'études et de comptabilités intéressées. Je crois de toute façon que dans le domaine des programmes culturels il ne peut y avoir de coïncidence parfaite entre le projet d'un producteur et les attentes et les besoins du public. Il est faux de croire que l'on peut décider d'un concept à partir des conclusions d'une enquête. La télévision a besoin de gens imaginatifs et audacieux, car il est impensable de faire de la culture à la télévision sans une grande liberté. A ceux qui accusent les esprits libres d'élitisme, je réponds qu'offrir un droit d'asile à l'esprit, chercher à mettre en contact le grand public avec des oeuvres réputées "difficiles", c'est exactement le contraire du mépris. Le public a droit à de grands égards et la télévision publique ne doit ni se laisser prendre en otage par les marchands ni trop s'en remettre aux spécialistes des audiences du soin de déterminer ce qui est bon pour le public.

     Le projet d'une nouvelle émission est-il à l'ordre du jour ? Oui. J'ai rencontré Monsieur Larbi Belarbi. Le projet bute, semble-t-il sur le problème de la langue. Pour le reste, le concept que j'ai soumis a été avalisé. La chaîne dit réfléchir encore...

Adil Hajji

 

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