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La parole à...
Y'a-t-il une censure ?
On entend souvent dire : au Maroc, la presse n'est plus censurée. Vrai ou faux ? Pour ce qui est de la presse télévisuelle, voici comment les choses se passent : "Bonjour, voudriez-vous donner votre avis sur tel sujet ? Je vous le dis tout net : Vous êtes libre d'émettre l'opinion qui est la vôtre, parlez en toute sincérité, n'omettez rien, ne craignez rien, surtout ne ménagez pas votre franc-parler car je vous le répète : vous êtes libre ! Cela dit, vous conviendrez que je suis libre moi aussi, libre autant que vous, libre de sortir mes gros ciseaux qui n'ont pas encore trouvé le temps de se rouiller, libre de couper, trancher, sectionner, saucissonner votre intervention où bon me semble. Il n'est pas question d'un traitement de faveur, je vous conjure de respecter ma liberté autant que j'accepte la vôtre, je n'en demande pas davantage. Une liberté réciproque, ce n'est que justice, pas vrai ? Eh bien, allons-y : quatre, trois, deux, un, moteur !" Jusque-là, il n'y a rien à dire, il faut jouer le jeu ou se démettre. C'est un bon arrangement entre partenaires qui se traitent d'égal à égal. Quoi de plus équitable que de concéder le même degré de liberté au censeur et au censuré ?
Passons à la presse écrite. Quel est le but du censeur ? C'est de mettre le lecteur à l'abri de toute nuisance vautrée sur le papier. Y a-t-il plus proprette intention ? C'est du reste dans ce louable souci que la littérature pornographique est interdite aux enfants, et même aux adultes. C'est aussi logique qu'écologique. Et puis, c'est dans l'intérêt de tous. Pour protéger le lecteur contre toute lâche agression écrite, il faut commencer par cibler celui-ci. Ecartons d'emblée les analphabètes, je veux dire le peuple : la censure ne concerne pas ces gens-là qui n'ont pas voix au chapitre, et qui n'ont pas de voix tout court, depuis qu'il l'ont vendue à leur député. Dans ce cas, il ne reste plus grand monde, direz-vous. Le maigre reliquat est constitué de ceux qui s'exposent à être contaminés par un écrit subversif, et des autres. Pour les premiers, il n'y a pas péril en la demeure, pour cette raison que ce qu'ils voient autour d'eux, qu'ils subissent, entendent dans les cafés et profèrent eux-mêmes, est bien plus redoutable, plus factieux que tout ce qu'ils risquent de lire. Quant aux seconds, ce sont des convaincus qu'il est inutile de prêcher, sous peine de perdre son temps et son papier. Ceux-ci, les désabusés, en savent long sur le chapitre de ce qu'il ne faut surtout pas savoir, et rien de ce qu'ils lisent ne les surprend. Si on écarte ces deux catégories, il ne reste plus personne à protéger contre la subversion des mots couchés noir sur blanc.
Il est temps de conclure : chacun est libre d'écrire tout ce qui lui passe par la tête, car de deux choses l'une : soit il n'est pas lu par la première catégorie, soit il est lu et compris par la seconde catégorie, mais il a enfoncé une porte ouverte. Autant dire que, dans un cas comme dans l'autre, il a fait choux blanc. Voilà pourquoi dans notre pays, il y a bien longtemps que le combat de la censure cessa faute de combattants. Puisque le pouvoir nous fait cadeau d'une censure qui ne sert à rien et que nous ne sommes pas des ingrats, qu'attendons-nous pour renvoyer le censeur ?
Résumons-nous : la presse parlée est aussi surveillée qu'un site présidentiel irakien, tandis que la presse écrite est libre comme la chute de la roupie indonésienne. Marocanisons l'aphorisme : les paroles restent, les écrits s'envolent
Lotfi Akalay
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