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Michel de Bonnecorse, Ambassadeur de France au Maroc
Merci. Quand je constate que deux ministres importants sont présents, le ministre de la Communication et le ministre de l'Emploi, de l'Habitat et de la Formation professionnelle, accompagnés de M. Snoussi qui représente le Cabinet royal, quand je constate la qualité de l'assistance, je me dis que les trois organisateurs ont eu parfaitement raison de définir ce thème et de choisir cette date pour cette rencontre. Parmi les trois organisateurs, j'en remercierai deux.
Le moment est bien venu parce qu'il ne fait pas de doute que nous sommes en pleine révolution : c'est l'évolution du multimédia et, en ce qui concerne l'image télévisée, la révolution du numérique. Et il y a une sorte de paradoxe, car le numérique, en apportant une meilleure définition et une image plus précise sur l'écran, nous amène dans un mouvement qui nous met dans le flou ! On voit mal ce que seront les quinze années à venir. Cela fait penser à cette fameuse phrase d'un grand peintre : " je hais le mouvement qui déplace les lignes ", car beaucoup de téléspectateurs sont dans ce cas. Ils sont un peu désemparés et ne se rendent pas compte de la portée des avancées technologiques pour les années à venir. Je crois que ce qui intéresse beaucoup les organisateurs, c'est que ce soir nous ayons des réponses assez précises à des questions qui ne sont pas seulement techniques mais qui sont des questions de société. La grande question est, me semble-t-il, que grâce au numérique on passe d'un phénomène de rareté à un phénomène de quantité en matière d'images. Comment, dans cette quantité, préserver la qualité des programmes ?
Autre question : quelle va être l'issue de la grande bataille qui se déroule actuellement, de façon à prendre position dans l'énorme marché, dans l'énorme industrie que constituent le multimédia et l'audiovisuel dans les années à venir ? Cette bataille, c'est celle de grands groupes, mais c'est une bataille qui est tournante car ce n'est pas seulement une bataille de grandes sociétés de télévision, tous les acteurs prennent position, tous les acteurs passent des alliances qui sont souvent fragiles ; c'est une bataille tournoyante dans laquelle il y a à la fois les producteurs, les diffuseurs, les informaticiens, sans oublier évidemment les auteurs et leurs droits. Car il y a également cette question : comment définir l'uvre dans les années à venir alors qu'elle ne sera pas seulement télévisuelle ; il y aura les droits de la diffusion, des informaticiens et les droits d'auteur représenteront une valeur économique de plus en plus grande.
Il y a enfin la question la plus pratique, la plus pragmatique qui nous intéresse, du moins plus directement à l'Ambassade de France, c'est celle de savoir comment Européens, et plus précisément Français, et Marocains, nous allons tirer profit de cette bataille. L'Europe a beaucoup d'atouts, et la France particulièrement. Parmi ces atouts, sur le plan industriel, il y a deux grands constructeurs, Philips et Thomson-Multimédia (il ne faut pas oublier que Thomson-Multimédia, bien que ne valant récemment qu'un franc, est le premier producteur de téléviseurs numériques dans le monde).
Parmi les autres atouts économiques, l'Europe a des grands groupes audiovisuels forts, en Allemagne, en Grande-Bretagne, en France. Le groupe Canal + a entre 7 et 8 millions d'abonnés en Europe, c'est donc le premier groupe de diffusion et c'est surtout le plus grand spécialiste de gestion de fichiers de téléspectateurs. Parce que l'une des autres questions que l'on a à se poser c'est, finalement, qu'est-ce qui est le plus important dans le marché de demain : est-ce que c'est de savoir monter une chaîne de télévision (il faut des moyens, mais en fait, si on a ces moyens, c'est assez facile de monter une chaîne d'infor-mation ou une chaîne de cinéma) ou bien est-ce de savoir trouver les abonnés, d'établir un marketing, de gérer les fichiers, de fidéliser ces abonnés... bref, de développer les futurs métiers de demain ?
Parmi les autres atouts de l'Europe et de la France, il y a également, en matière culturelle, un grand patrimoine et notamment des catalogues qui sont encore inexploités. Je crois qu'il y a là de quoi nouer des conversations précises entre les responsables du paysage audiovisuel marocain (PAM) ici et les opérateurs français.
Le ministre de la Communication a bien défini quels étaient les objectifs et les projets à moyen terme du PAM. Nous nous connaissons bien, cela fait un peu plus de dix-huit mois que je suis ici, mais j'ai vu les gens d'Arte, j'ai vu les gens de Canal Horizons, les responsables de l'INA, il y a la Sofirad qui est représentée ici par son président, il y a également la Cinquième qui est venue, il y a un échange perpétuel, il y a beaucoup de formation, M. Mourad Cherif l'a rappelé, donc il y a des tas de projets. J'allais oublier que nous aidons également beaucoup la création cinématographique marocaine par des subventions. Donc il y a des tas de projets qu'il faut que nous regardions ensemble.
Je voudrais dire un mot aussi de ce que nous souhaiterions si les autorités marocaines en étaient d'accord et sans du tout bousculer les autres acteurs opérateurs du PAM, c'est peut-être de réfléchir dans les années à venir pour voir si on ne peut dupliquer dans le secteur de la télévision la réussite d'un grand projet de coopération franco-marocain, dont la naissance remonte à une quinzaine d'années, qui est la réussite de Médi 1 en matière de radiodiffusion.
Cette réussite me paraît importante quand on constate que 20 millions d'auditeurs écoutent dans le bassin méditerranéen, et principalement dans le Maghreb, les émissions en arabe et en français de Médi 1 située à Tanger. Cette radio de Tanger, c'est la voix du Maroc dans le Maghreb, c'est la voix du Maroc qu'on entend sur les côtes espagnoles et même, j'ai pu le constater, les nuits de très bonne qualité, sur les côtes méditerranéennes françaises, et vous savez qu'en France il y a 650 000 Marocains et beaucoup d'Algériens. Et justement, les Algériens, qu'ils soient en France ou qu'ils soient en Algérie, lorsqu'ils sont désorientés par leurs informations, se tournent vers Médi 1 pour savoir quelle est la situation dans leur pays. Alors, cela mérite que l'on y réfléchisse. Peut-être qu'il y aura un jour sur un satellite un canal où il y aura une grande télévision franco-marocaine qui sera la voix et l'image du Maroc.
Il est évident que depuis dix-huit mois que je suis ici, j'entends toujours le mot Méditerranée ; cette composante est essentielle dans ce secteur de l'audiovisuel, du multimédia en pleine révolution du numérique. Il y a quelque chose qu'on ne doit pas perdre de vue, c'est que ce sera essentiellement la bataille du privé. Mais les États auront toujours leur mot à dire, et nous, ce qui nous intéresse, c'est qu'il faudra utiliser ces nouvelles armes audiovisuelles de façon à faciliter le grand objectif du dialogue euroméditerranéen, qui est non seulement la prospérité, mais aussi la sécurité, et également les échanges culturels et humains, et notre réflexion doit s'inscrire dans ce dialogue.
La société méditerranéenne, c'est quelque chose qui existe et il est évident que l'image contribuera à faciliter la conscience d'une société méditerranéenne avec des valeurs propres. La télévision, qui sera d'ail-leurs de plus en plus, comme l'a dit le ministre de la Communication, davantage un terminal informatique qu'un écran, contribuera à cela ; c'est une horloge sociologique, c'est également un miroir de notre société.
Alors pour conclure sur une note littéraire (parce qu'il n'y a pas que l'image dans la vie, il y a également l'écrit), j'ai envie de dire que ce que je souhaite, c'est que ce miroir de demain reflète le miroir parfaitement apaisé d'une Méditerranée, lac de paix, bref comme disait Paul Valéry : " ce lac tranquille où courent les colombes ".
Michel de Bonnecorse
Ambassadeur de France au Maroc
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