Ambassade de France au Maroc
Service Culturel, Scientifique et de Coopération

Espace Média Maroc

AmbaFrance Accueil

L'industrie de l'image, un secteur porteur
Un séminaire organisé le jeudi 3 octobre 1997, à Casablanca,
par le Service culturel, scientifique et de coopération
de l'Ambassade de France au Maroc, L'économiste et l'OFPPT.

Les bouleversements de l'audiovisuel dans le monde
| Frédéric Taton | Bernard Stiegler | Denis Fortier | Georges Vanderchmitt |


Séminaire du 3 octobre 1997


Ouverture du séminaire


- 1ère Table ronde :
Les bouleversements de l'audiovisuel dans le monde:

Frédéric Taton

Bernard Stiegler
Directeur général adjoint de l'INA

Denis Fortier
Directeur du Développement de l'INA

Georges Vanderchmitt
Président de la Sofirad


- 2ème Table ronde :
Les implications pour le paysage audiovisuel marocain:


- 3ème Table ronde
Le développement des contenus, un enjeu pour le paysage audiovisuel marocain

----
Une priorité : la formation

----
Une nécessité : la diversification des financements


Conclusion :
L'audiovisuel, un marché mondial, des opportunités nationales

  Bernard Stiegler
Directeur général adjoint de l'INA

Ce que nous appelons les bouquets satellite est bien l'application des technologies numériques à la télévision. Mais en fait, les bouquets satellite sont un tout premier pas dans la montée en puissance du numérique.

J'essaierai dans un instant de vous dire pourquoi les bouquets satellite ne sont pas encore véritablement de la télévision numérique mais le tout début d'un processus qui s'annonce pour au moins une décennie, à mon avis, comme processus de transformation, comme une révolution du secteur de l'audiovisuel.

1997 a été une année extrêmement importante dans l'histoire des grands médias. Comme vous l'a dit tout à l'heure M. le Ministre de la Communication, le 3 avril 1997, la Commission fédérale des communications aux États-Unis a pris une décision extrêmement importante en déclarant que les 3 800 stations de radio et de télévision américaines étaient invitées à partir de 2003 à être équipées en tout numérique aussi bien pour la production, la régie et la diffusion, et que, en tout état de cause, en 2006 le plan de fréquence analogique serait fermé. C'est une décision tout à fait régalienne de l'État américain. J'avais moi-même annoncé, il y a quelques mois, qu'elle aurait des conséquences rapides dans d'autres pays, cela n'a pas tardé : au mois de septembre dernier, il y a deux semaines, la Grande-Bretagne a annoncé le passage au tout numérique, exactement avec le même calendrier, et vous pouvez être convaincus que dans les mois qui vont venir, les grands pays européens et les autres continents vont faire la même chose.

On a affaire à une mutation de systèmes techniques. Les grands médias du broadcast, c'est-à-dire les radios et les télévisions, se sont mis en place dans leur configuration actuelle, qui domine encore très largement le dispositif audiovisuel que nous connaissons, il y a cinquante ans. à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, lorsque les États-Unis ont développé la télévision américaine et, avec le plan Marshall et d'autres opérations du même type, ont aidé les pays sortant de la guerre à mettre en place des dispositifs de radio et de télévision modernes, ce système reposait sur deux techniques : la technique de production et de post-production analogique et la technique de diffusion hertzienne qui, elle-même, était une transmission hertzienne du signal analogique.

Aujourd'hui, ce qui est en train de se mettre en place, et dans un contexte de convergences comme l'ont largement dit les deux ministres et M. l'Ambassadeur, c'est un dispositif qui va intégrer toutes les fonctions du système technique audiovisuel au niveau numérique. Il y a une intégration par la technologie de l'octet, du binaire, de toutes les fonctions - la production, la post-production, la programmation, la diffusion et la réception, c'est-à-dire le terminal lui-même - puisque, par exemple, vous avez peut-être noté que Sony et Philips ont annoncé le mois dernier un accord pour normaliser la prise péritel numérique, ce qui veut dire que, maintenant, les plus grands industriels de l'électronique grand public ont ouvert la voie pour la compatibilité entre le PC et le téléviseur ; dans le même moment, Microsoft annonce qu'il attaque le marché de la télévision numérique au niveau des logiciels, etc. Toutes les conditions se mettent en place pour qu'un nouveau système technique apparaisse. Comme vient de vous le dire Frédéric Taton, c'est une chance formidable pour les pays comme le Maroc parce qu'il y a une remise à plat de la culture, et de la culture technique et de la culture des contenus ; Denis Fortier vous en parlera également.

Le numérique n'arrive pas brutalement dans l'audiovisuel : il est arrivé il y a une quinzaine d'années et je me permets d'ailleurs de signaler que l'INA a été en Europe le vecteur leader de cette opération puisque l'INA, en 1982, a lancé le grand plan Recherche/Image dans le domaine de la synthèse et des effets spéciaux. Aujourd'hui, les jingles numériques sont très répandus sur les chaînes, le cinéma a généralisé l'utilisation de la synthèse, mais il y a quinze ans, l'INA, très pionnier en la matière, était au premier rang des acteurs. Si depuis le numérique est présent dans l'audiovisuel, c'était une niche très particulière, minimale, de l'activité. Les effets spéciaux représentaient 1 à 2 % du business.

Aujourd'hui, c'est tout à fait autre chose : les régies deviennent numériques, par exemple la Cinquième, en France, est entièrement numérique. La diffusion devient numérique, comme en témoignent les bouquets. La post-production est numérique, on le voit à travers les systèmes de montage virtuel comme " Avid " ou autre. La programmation devient numérique et on le voit sur les bouquets aussi puisque dans la norme MPEG, sur laquelle je dirai un mot tout à l'heure, il y a des descripteurs de contenu de programmation, de temps de diffusion, du canal, etc. Et bien évidemment la réception le devient. Déjà, dès à présent sur Internet, si vous avez un mode d'accès à haut débit, vous pouvez regarder de manière interactive la télévision, c'est ce qu'on appelle un webcasting. Donc tout le système est en train de muter.

C'est un formidable défi pour les managers, pour les techniciens, pour les créateurs, pour les investisseurs. Comme on vous l'a dit, pour l'instant personne n'a de leçon à donner dans ce domaine, car personne ne sait ce qui va en résulter. Pas plus nous que vous, que les Américains qui sont les acteurs majeurs. Il y a énormément d'incertitudes, mais il y a une chose qui est certaine, c'est que, malgré l'incertitude, il faut y aller. J'insiste d'ailleurs sur le fait que l'intégration de la télévision et du cinéma va être encore plus importante avec le numérique.

Vous savez que déjà à Hollywood on monte les films en numérique à 95 % des productions. Cela va encore plus se confirmer. En Californie, il y a un système de diffusion de cinéma qui se fait aujourd'hui par la technique ADSL sur réseaux, c'est-à-dire une technique qui est en fait la télévision appliquée au cinéma. Sans parler du Home Theater...

En fait, la fusion télévision/cinéma/télécommunications/informatique est le véritable chantier industriel ouvert. Comme vous l'a dit M. le Ministre de la Communication, le phénomène caractéristique qui a l'impact le plus net sur tout cela, c'est le passage d'une industrie de flux à une industrie de stock. Tout le monde sait que la télévision est une industrie. à ses débuts, elle n'était pas une industrie, elle était un instrument politique d'expression des pouvoirs gouvernementaux, mais rapidement, surtout aux États-Unis, elle est devenue une industrie parce qu'elle faisait du business avec les annonceurs publicitaires. Ce que vend un diffuseur, ce ne sont pas des programmes, mais de l'audience pour laquelle il utilise les programmes comme miel pour attirer des téléspectateurs qu'il monnaye pour des annonceurs à qui il vend de la " seconde ", parce que ce que l'on vend c'est du temps de réception. Il faut savoir qu'une minute de diffusion sur France Télévision, en 1992, à 15 heures valait 3 500 F et à 20 h 30, 48 000 F, parce qu'à cette heure-là la cible est tout à fait différente, la capacité de vente de lessive est énorme.

Ce qui a constitué la logique du flux, c'est ce que nous appelons à l'INA : l'horodiffusion. En effet, l'économie de l'audiovisuel repose sur la possibilité de cibler les publics et de dire : telle tranche horaire est orientée vers la jeunesse ; telle tranche, vers les ménagères ; telle tranche, vers les " CSP + ". à partir de 22 h 30-23 heures, c'est un autre type de public que l'on vise et on va monnayer cela en disant : notre offre de programmes capte mieux " sur " cette tranche-là, mais on va le monnayer sous la contrainte d'une prescription des annonceurs publicitaires qui vont dire : " à cette heure-là, nous voulons tel type de rythme et donc des formats courts, des clips... "

La publicité a conformé ce qu'on appelle les " formats de programmes ". Vous savez qu'aujourd'hui il y a des formats types, des standards, qui se sont mondialisés, des 15 minutes, des 26 minutes, des 52 minutes, etc., et tout cela correspond à une économie de l'horodiffusion. Demain, nous passerons à une économie de stock. Cela signifie que dans la mesure où les broadcasters pourront offrir des banques d'images, les téléspectateurs deviendront, comme on l'a beaucoup dit, actifs, auront la capacité de sélectionner des programmes, de les charger. Il ne s'agira plus d'un système d'horodiffusion mais d'un véritable système d'accès à de grandes banques d'images. Une tout autre économie devra se mettre en place, sur laquelle travaille déjà NBC avec Microsoft pour essayer d'explorer comment faire de l'annonce publicitaire dans un contexte de ce type-là. Actuellement, la recherche de montages financiers crédibles pour ce dispositif a déjà commencé largement aux États-Unis. Elle se met en place lentement en Europe.

Qu'est-ce qui rend possible ce phénomène ? C'est ce qu'on appelle la convergence. Aujourd'hui, c'est la convergence des réseaux. Ce qui rend possible la convergence des réseaux, ce sont deux réalités technologiques : d'abord la norme MPEG, norme qui est devenue le standard mondial pour compresser les images et les faire passer sur des réseaux de télécommunications. C'est-à-dire passer d'une diffusion sur une très large bande hertzienne à une diffusion sur des bandes extrêmement restreintes, parfois des bandes téléphoniques, y compris du téléphone " cuivre ". Aujourd'hui, il y a une technologie qu'on appelle ADSL qui permet de faire passer 4 000 octets/seconde sur une bande cuivre. C'est une technologie qui n'est pas encore commercialisée en France mais qui est déjà commercialisée aux États-Unis : Sprint a acheté 300 000 terminaux - des modems - de ce type-là !

Convergence des réseaux rendue possible par les normes de compressions MPEG 1, MPEG 2 et maintenant MPEG 4, qui sont des normes interactives qui permettent de faire passer un signal très important en termes de fichiers numériques par compression, et de diminuer par facteur 1 000 la taille du fichier sur des réseaux de télécommunications. Donc, cela est la convergence audiovisuelle/télécoms.

Mais d'autre part, est apparue la norme TCPIP dans les télécommunications. TCPIP, c'est, vous le savez, la norme du protocole Internet. Si Internet, c'est pour tout le monde la messagerie électronique, ce sont les services du world wide web, etc., pour un télécommunicant, Internet, c'est d'abord une norme. C'est une norme qui vient d'ailleurs complètement bouleverser l'économie des télécommunications, parce que c'est une norme qui remet en question la logique du routage qui était attaché au commutateur et autocommutateur.

Et cette norme permet de faire émerger l'informatique et la micro-informatique dans le domaine des télécommunications et dans l'audio-visuel. Et c'est cette norme qui va conduire à ce que Microsoft - Microsoft ou d'autres - devienne un acteur majeur de l'audiovisuel.

Nous avons donc un système nouveau qui se met en place, un système extrêmement complexe, qui fait appel à de nouveaux métiers, à de nouveaux intérêts industriels, etc. Le cœur de ce dispositif de demain, ce sera le système documentaire. Cela peut sembler étrange de dire cela, mais quand vous êtes en horodiffusion, c'est-à-dire dans la diffusion analogico-hertzienne, vous n'avez pas besoin d'un système documentaire puisque les programmes sont diffusés de manière linéaire, le téléspectateur étant asservi à cette diffusion. Lorsque vous êtes dans une logique de banque d'images, dans une logique de stock, alors vous avez besoin de moteurs de recherche. Aujourd'hui, on dit qu'il y a des moteurs de recherche sur Internet, mais ce sont des moteurs de recherche textuelle. Demain, ce seront des moteurs de recherche audio-visuelle.

Dans un avenir qui reste à déterminer mais qui vient à très grands pas parce qu'il y a des centaines de centres de recherche dans le monde qui y travaillent, dont celui de l'INA, vous pourrez dire : " Je ne cherche pas un programme... je cherche, dans les stocks des programmes présents, la pipe d'Edgar Faure parce que je suis un journaliste et que j'ai besoin de sortir cette image. Ou bien, je cherche par exemple toutes les apparitions de Lady Di dans la dernière année qui a précédé sa mort. "

Et il y a aujourd'hui des algorithmes issus de l'intelligence artificielle et de la robotique qui savent reconnaître des visages, qui savent faire de la reconnaissance de forme, et qui sont en train d'être appliqués aux techniques documentaires audiovisuelles. D'abord pour les professionnels, mais demain pour le grand public. Cela est une question fondamentale qui configurera les nouveaux modes de diffusion de demain, de même que pour la production ou la post-production.

D'abord, vous le savez, les caméras numériques qui apparaissent sur le marché encodent déjà automatiquement les mouvements de caméra, une partie des contenus, la gestion des droits d'auteur, etc. Quand vous faites du montage sur un logiciel Avid, quelle est la différence avec un montage traditionnel avec des rushes et un chutier ? Auparavant, quand vous faisiez un montage de film, vous aviez les chutes ; le chutier qui vous permettait de voir telle quantité de plans, visibles intuitivement. Sur une station Avid, c'est invisible... c'est ce qu'on appelle du " virtuel ". La question est : " Comment donne-t-on des systèmes documentaires qui vont permettre au monteur de s'y retrouver dans les milliers d'unités documentaires et de faire des recherches là-dedans ? "

Ce que nous appelons les " primitives de traitement documentaire ", qui sont déjà configurées de manière embryonnaire dans les bouquets satellite (et je vais donc revenir sur la question des " bouquets "), seront fondamentales pour celui qui produit, pour celui qui fait la post-production, pour celui qui diffuse et demain pour le grand public qui recherchera. Cela va avoir des conséquences extrêmement importantes en termes d'évolution des outils, d'évolution de l'économie globale de la diffusion, d'évolution du comportement d'usage de l'utilisateur, avec une nouvelle culture de l'utilisateur qu'il faudra également développer.

Pourquoi dis-je que cela est déjà préfiguré par les bouquets satellite qui, je le signale en passant, font une montée en puissance en France tout à fait remarquable ? Car Canal Satellite annonce 500 000 abonnés en septembre 1997. Il a démarré l'année dernière et a fait une progression de 30 % en quatre mois, c'est énorme. Donc, pourquoi dis-je que ces technologies satellite ne sont pas encore du vrai numérique ? Parce que les programmes auxquels on accède sont encore en formats analogiques ; on n'a pas encore des serveurs numériques qui permettent d'y accéder, mais parce qu'ils sont déjà diffusés en numérique, ils permettent de faire de la recherche documentaire.

C'est précisément là que ces bouquets préfigurent ce que sera la télévision de demain, à savoir que la concurrence qui existe entre TPS et Canal Satellite se fait en particulier sur la fonction que l'on appelle " guide de programmes ". C'est une fonction qui vous permet de dire : " Moi, je m'intéresse à tel type de programmes ! Le sport, les variétés, les documentaires ne m'intéressent pas, moi, ce qui m'intéresse c'est le film noir, et même seulement le film noir américain, et même le film noir américain des années 1940 à 1950 ! " Actuellement, l'équipe qui travaille pour Canal Satellite (et M. l'Ambassadeur vous a justement dit qu'il y avait là une question marketing fondamentale) réfléchit sur la façon d'enrichir cette fonction guide de programmes qui donne encore plus d'initiative à l'utilisateur, et c'est ce que demande aujourd'hui l'utilisateur, le téléspectateur.

Donc, les bouquets satellite sont déjà des bons représentants de ce qui se produit, mais uniquement à titre embryonnaire. Par contre, en France, il y a une expérience très intéressante à laquelle d'ailleurs l'INA est associé, qui s'appelle la Banque de programmes et de services, lancée par la Cinquième (qui est d'ailleurs la Cinquième/Arte puisqu'il y a une fusion annoncée des deux chaînes) et qui consiste à faire un vrai service numérique de télévision dans la mesure où la Cinquième a fait le choix technique, il y a deux ans, d'une régie " tout numérique ". On avait d'ailleurs dit à l'époque que c'était extrêmement dangereux. Les fonctionnaires du Budget disaient : " C'est une folie de se lancer dans un investissement de ce type-là. " Sylvain Anichini, le concepteur du décodeur de Canal +, directeur technique de la Cinquième, a dit : " Il faut faire cela pour prendre de l'avance. Il faut prendre un risque ! " Et il a fait un très bon calcul. C'est ce qui a permis à la Cinquième de mettre en place la Banque de programmes et de services (BPS) qui, elle, préfigure une véritable télévision numérique avec des programmes stockés sur des serveurs, avec un système documentaire d'accès qui, d'ailleurs, utilise la technologie Internet pour permettre la consultation et ensuite la technologie satellite pour la diffusion. Donc, un système qui met en complémentarité les réseaux, et cela, c'est une question fondamentale.

Comme l'a déjà exposé M. le Ministre de la Communication, nous passons d'une télévision de flux à une télévision de stock. Est-ce que cela veut dire que la télévision de flux va disparaître ? Pas du tout. Pas plus que le livre n'a disparu avec l'apparition de l'audiovisuel, le flux restera extrêmement important dans l'économie de demain, mais il changera de fonction : il deviendra un produit d'appel. Il servira, comme une vitrine, à montrer une offre d'un diffuseur pour attirer le public du diffuseur sur d'autres services qui seront des services de stock.

Il faut noter l'expérience de " l'antenne multicâble " qui permet la diffusion d'Internet sur le câble, c'est-à-dire à haut débit, qui a été mise en place dans le VIIe arrondissement de Paris et dans la ville du Mans. Deux quartiers extrêmement différents : le VIIe arrondissement, c'est le quartier le plus bourgeois de Paris, et la ville du Mans est une des villes les plus ouvrières de France où Renault est installé. Eh bien, on a constaté exactement la même chose : à 20 h 30, on a dépassé 50 % d'audience sur Internet ! C'est-à-dire que le " prime time " du flux est concurrencé par le stock de manière extrêmement dangereuse pour l'industrie de flux !

Ce qui signifie que si les diffuseurs de flux ne prennent pas l'initiative aujourd'hui de se préparer à être sur le stock dans les deux ou trois ans qui vont venir, lorsque les réseaux " haut débit " ou " moyen débit " permettront de voir de l'image animée de qualité de diffusion grand public sur les télécoms (et cela vient très très vite !), alors leur économie sera fondamentalement remise en cause et les annonceurs passeront sur d'autres médias. Cela signifie qu'aujourd'hui, pour la production, l'enjeu est de faire du " multisupport ", de décliner la production sur plusieurs types de réseaux, de canaux et de supports, et d'ailleurs en complémentarité entre le " on-line " et le " off-line ".

Je voudrais conclure en disant que ce qui est en train d'apparaître, c'est un nouveau système technique de l'audiovisuel, et que face à ce nouveau système technique de l'audiovisuel, il faut mettre en place de nouveaux systèmes économiques, juridiques, culturels, de formation professionnelle, de formation initiale, etc.

Cette période va être une période de bouleversements pendant au moins dix ans, et à cet égard, il est évidemment extrêmement important de créer des structures de formation professionnelle qui aient la fluidité, la plasticité, la flexibilité dont parlait M. le Ministre de l'Emploi, structures qui sachent être extrêmement pragmatiques par rapport à cette offre et qui soient à la fois des structures de formation et de veille. Et ces structures doivent se construire non seulement autour des techniques, mais aussi autour des contenus.

La grande question de demain, c'est la conception des contenus nouveaux adaptés à ces médias. Tout producteur de contenu sait que le support n'est jamais neutre. C'était le grand mérite de Pierre Schaeffer, en France, qui avait fondé le Service de recherche de l'ORTF et qui était à l'origine du projet de l'INA, d'avoir mis en évidence que la caméra-épaule imposait une nouvelle conception de la fabrication du reportage de télévision. On parle souvent de John Cassavetes dans le cinéma américain, qui est un grand acteur de la caméra-épaule, mais en France, un homme de télévision, Pierre Schaeffer, avait une réflexion sur la caméra-épaule et disait : " Cela impose de concevoir une nouvelle esthétique. " Eh bien là aussi, dans le domaine des nouveaux médias, il faut concevoir une nouvelle esthétique.

Concevoir l'accompagnement de cette révolution numérique qui s'annonce pour au moins dix ans, c'est attaquer toutes ces questions sur tous ces fronts.

Je crois que c'était le but de cette journée que d'introduire cette problématique au Maroc telle qu'elle est animée aujourd'hui par l'OFPPT. Le discours très politique et très brillant que nous avons entendu ce matin m'a impressionné par sa qualité, par la connaissance qui était manifeste des enjeux et qui montre que le dossier est extrêmement bien engagé et ouvert.

Je suis très heureux, et j'exprime aussi le point de vue de Jean-Pierre Teyssier, président de l'INA, qui a mis l'INA sur les rails du numérique, que nous, l'INA, nous soyons associés à cette initiative.

Je considère qu'en effet c'est un enjeu fondamental, une chance pour le Maroc, comme je considère que c'est un enjeu fondamental et une chance pour INA Formation.

INA Formation, le premier centre de formation professionnelle d'Europe aux métiers de l'audiovisuel, est aujourd'hui très engagé sur le développement d'une grande école de la télévision numérique au niveau international. C'est dans cet esprit que nous nous associons, grâce à l'Ambassade de France, à ce qui est en train de se passer ici au Maroc. Pour nous, la France est sur le même plan que le Maroc. Les chances, les challenges et les dangers sont aussi grands pour l'INA et la France que pour le Maroc. C'est cela qui nous intéresse dans cette situation de rupture technique.

M. le Ministre de l'Emploi le disait tout à l'heure, dans ces époques de grande rupture technique, tout est ouvert, tout est possible : les plus grandes promesses, mais aussi les plus grands dangers. Je crois que c'était l'objet de cette journée d'ouvrir le débat sur ces questions, et c'est dans cet esprit que j'ai fait cette intervention.

Denis Fortier doit enchaîner sur mon propre propos avec la compétence qui est la sienne. C'est un musicien d'abord, et c'est un homme qui a lancé le projet " Espace Nouveau ". Permettez-moi de vous le présenter.

" Espace Nouveau " avait lancé dans les années 80 une grande opération : " Comment développer une industrie du son, une recherche dans le son liées au numérique ? " Avec ses compétences de musicien, d'architecte, de constructeur d'espaces sonores qui a travaillé pour l'IRCAM, qui a travaillé pour la Cité de la musique, qui est ensuite passé chez Infogrames, qui est passé dans le business du multimédia, il nous a rejoints en mars dernier à l'INA pour mettre en place une direction du Développement, pour attaquer le nouveau marché du numérique dans cet esprit : " penser les contenus et ne pas seulement écouter le court terme du marché ".

Pardon d'avoir été, peut-être, un peu long...

Bernard Stiegler
Directeur général adjoint de l'INA


Frédéric Taton : Vous êtes tout excusé, car c'était très intéressant et en plus très utile pour démarrer cette première table ronde. Dans l'ensemble des informations que vous nous avez données, j'ai retenu quelques points plus importants qui me permettront de faire la transition avec Denis Fortier, que vous avez mieux présenté que je ne l'aurais fait.

Vous avez parlé du numérique, qui est une mutation du système technique que l'on connaît depuis une cinquantaine d'années, dont le fait le plus marquant est qu'il va permettre une concentration des supports ainsi que de l'évolution vers les autres métiers que l'on n'a pas tendance à classer forcément dans l'audiovisuel mais dans l'ensemble des autres supports de diffusion de la connaissance et de l'information qui vont être aspirés dans cette révolution numérique.

Vous avez beaucoup insisté sur le fait que cette révolution technique va nous faire passer d'un système de flux à un système de stock, et que le point marquant de ce système de stock, c'est qu'il va exploser le système de financement tel qu'il existe dans les chaînes de télévision. Vous avez parlé du principe de l'horodiffusion : le prix est fonction de l'heure de diffusion et de l'impact en parts de marché.

Or, passer à un système de stock présuppose que tout notre système actuel de coût ou de financement va être totalement modifié. Vous avez expliqué cela notamment en parlant de la convergence des réseaux. Vous avez expliqué cela notamment en parlant de la convergence des réseaux. Vous avez cité deux technologies, en particulier le système MPEG pour la compression des données, et en parlant des télécoms de la norme TCPIP, qui permet de faire le lien entre l'informatique et l'audiovisuel, et je pense que c'est là le point de départ de toutes les autres évolutions. Une fois que l'on est entré dans ce système de stock, le cœur de ce nouveau système, c'est la logique documentaire, c'est-à-dire le fait d'avoir des moteurs de recherche dont on a appris le vocabulaire avec l'apparition d'Internet. Mais vous avez insisté sur le fait que ces moteurs de recherche vont devenir audiovisuels. Et en termes de technique, cela sous-entend des avancées tout à fait phénoménales. Cela a des conséquences sur les outils, mais également sur les utilisations. Il nous a été donné des exemples sur les utilisations ou les évolutions fondamentales.

La concurrence se fait actuellement sur la fonction " guide de programmes ", c'est-à-dire plus d'initiatives par le téléacteur et moins de passivité : on ne sera plus téléspectateur, mais on va entrer dans l'image et dans le système de gestion de l'image. Vous nous avez parlé du seul service numérique complet proposé, en France, par la Cinquième.

Cette évolution ne va pas faire disparaître le système du flux mais va lui imposer de s'interroger sur son devenir. Donc, ce nouveau système va imposer la définition d'un nouveau cadre juridique, des besoins en nouveaux hommes, des besoins de formation, d'où la nécessité de créer des structures de formation qui soient souples, adaptables aux évolutions qu'on ne connaît pas encore, et qui vont jouer le double rôle de la formation et de la veille technologique.

Cela lance un pont vers la prochaine table ronde où l'on va parler du financement, car la création de centres de formation va demander des investissements très importants en matériel, alors que ce matériel sera obsolète à échéance de deux ou trois ans.

Le lien avec l'intervention de Denis Fortier est clair ; on a une révolution technique que l'on peut ainsi illustrer : on a des tuyaux, c'est très bien ! Que va-t-on mettre dans ces tuyaux ? Jusqu'à présent, dans notre système de flux, on diffusait et on jetait ; aujourd'hui, on vous permet d'être votre propre programmateur et vous pourrez piocher dans tous les domaines de l'audiovisuel. Et qu'allez-vous piocher ?

Donc, premier élément : révolution technique. Oui. Mais est-ce que cela sous-entend aussi révolution dans la conception et la création de programmes ? Passer d'une télévision de flux à une télévision de stock est une chance phénoménale pour la production puisque cela permet la naissance d'un marché gigantesque.

Donc, Denis Fortier, je vous relance sur les aspects techniques et économiques de cette nouvelle donne en matière de création, et je vous prierai aussi d'insister sur les conséquences en termes de concept du multisupport où l'on va intégrer l'informatique, et le livre, et le sport, et la vidéo, etc., donc à la fois les aspects économiques et techniques.


L'industrie de l'image, un secteur porteur, sur http://www.ambafrance-ma.org
© Service culturel, scientifique et de coopération de l’Ambassade de France au Maroc, janvier 1998.