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L'industrie de l'image, un secteur porteur
Un séminaire organisé le jeudi 3 octobre 1997, à Casablanca,
par le Service culturel, scientifique et de coopération
de l'Ambassade de France au Maroc, L'économiste et l'OFPPT.

Les bouleversements de l'audiovisuel dans le monde
| Frédéric Taton | Bernard Stiegler | Denis Fortier | Georges Vanderchmitt |


Séminaire du 3 octobre 1997


Ouverture du séminaire


- 1ère Table ronde :
Les bouleversements de l'audiovisuel dans le monde:

Frédéric Taton

Bernard Stiegler
Directeur général adjoint de l'INA

Denis Fortier
Directeur du Développement de l'INA

Georges Vanderchmitt
Président de la Sofirad


- 2ème Table ronde :
Les implications pour le paysage audiovisuel marocain:


- 3ème Table ronde
Le développement des contenus, un enjeu pour le paysage audiovisuel marocain

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Une priorité : la formation

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Une nécessité : la diversification des financements


Conclusion :
L'audiovisuel, un marché mondial, des opportunités nationales

  Denis Fortier
Directeur du Développement de l'INA

Merci. Comme Bernard Stiegler l'a dit tout à l'heure, je viens du monde de la musique. Il y a quinze ans, dans le monde de la musique, l'ordinateur est apparu. On est en 1982-1983, il y avait quelques gros ordinateurs dans certains centres de recherche aux États-Unis, en France, dans quelques pays... Mais le " PC " (que l'on n'appelait pas encore ainsi) a complètement révolutionné ce monde. Les musiciens, les créatifs, les compositeurs, les instrumentistes se sont retrouvés avec des moyens de production et de création tout à fait exceptionnels. Cela a complètement révolutionné le monde de la musique, à tel point qu'aujourd'hui il est possible - et je sais que le groupe Warner, qui est l'un des plus gros éditeurs musicaux au monde, est en train de mettre en place un réseau via Internet de la deuxième génération (j'y reviendrai tout à l'heure) -, il sera donc possible à tout un chacun de télécharger et d'écouter plus tard dans de bonnes conditions n'importe quel titre au catalogue de cet éditeur.

Par ce petit exemple, je veux dire que l'on a maintenant des moyens de création, de production, de diffusion qu'il nous était impossible d'imaginer il y a seulement quinze ans ! Quand on sait cela, on se dit (et c'est mon rôle au sein de l'INA) : " Tout cela est formidable mais c'est également assez dangereux ! " Je pense qu'il y a un certain nombre de miroirs aux alouettes dans ce genre de choses et que, notamment, il importe de faire la part entre ce qui peut être économiquement rentable sur un marché dans trois ans... cinq ans... et puis toutes les annonces que l'on nous fait quotidiennement en matière de nouveauté, sur les sites Internet, sur les technologies. Il s'agit de garder la tête froide et d'être pragmatique. Cela, c'est le premier point que je voudrais souligner, c'est ce pragmatisme qui est absolument nécessaire.

Alors, voici trois anecdotes qui illustrent mon propos. Le film "Mission impossible" est sorti en France l'année dernière. Ce film marque une première puisque, en même temps qu'était fait ce film, pendant le tournage même, alors que le montage était réalisé en numérique, une partie du tournage - notamment les effets spéciaux - a été réalisée en numérique et a été intégrée dans un scénario d'une cartouche et d'un CD-Rom interactif (j'ai, vous m'en excuserez, oublié le nom de l'éditeur) qui va sortir à la fin de cette année. à l'origine, le jeu vidéo devait sortir en même temps que le film mais pour des raisons pratiques, cela n'a pas été le cas. Mais l'anecdote est intéressante car elle prouve qu'Hollywood (et cela a été dit deux fois, par M. le Ministre de la Communication, puis par Bernard Stiegler) s'intéresse au marché des jeux vidéo et, à travers, à ce que l'on a appelé le multimédia.

Deuxième anecdote : j'ai ici un article paru dans Écran Total. C'est une interview de Craig Mondy, le vice-président de la division Consumer Platform, en gros de Microsoft. Que dit cet homme ? Il est venu en Europe faire du lobbying : " Moi, pour Microsoft, je veux appuyer le projet DTV ("digital television"). " Pourquoi ? Parce que ce projet consiste à normaliser une méthode et des algorithmes de compression qui permettront à terme, et assez rapidement semble-t-il, de faire passer une sorte de télévision ou un hybride d'Internet + télévision sur des réseaux à moyen et haut débit. C'est intéressant parce que cela illustre la convergence, cela illustre le fait que le plus grand industriel de fabrication de logiciels informatiques - et, derrière, les gens d'Intel (côté micro-processeurs) sont très intéressés - s'apprête à investir, avec des moyens gigantesques, le monde de la télévision.

Enfin, troisième anecdote, qui se situe en France, cela s'appelle " le Mouv' ". Le Mouv' est une station de radio pas tout à fait comme les autres, qui est dans le giron de Radio France (une radio du Service public) et qui émet depuis maintenant trois ou quatre mois. Vous me direz : " C'est une radio comme les autres ! " Eh bien, pas vraiment... On a eu l'occasion de prendre contact avec les gens du Mouv', et ce qu'on y découvre est très intéressant : ainsi, les journalistes, lorsqu'ils vont faire un reportage, partent avec un magnétophone évidemment, mais partent aussi avec un appareil photo numérique et avec un caméscope. Donc, non seulement, ils font leur reportage " audio ", mais en plus, ils le couvrent avec quelques images. Ils reviennent à la rédaction, où chaque journaliste a un poste de travail. Sur ce poste de travail, ils disposent d'un " espace-mémoire " et de logiciels spécifiques qui leur permettent de monter leur émission.

Leur émission radio passe sur le " flux-radio ", et, ce qui est important, grâce à Internet, c'est que vous pouvez, avec un décalage qui est de l'ordre d'une dizaine de secondes, entendre l'émission et avoir tous les renseignements, comme, par exemple, la couverture des disques qui passent, la photo de la personne qui est interviewée, ou accéder à des banques de données qui vont vous apporter des compléments d'informations.

Il y avait, l'autre jour, un reportage sur un festival, et vous pouviez en même temps " écouter " de manière linéaire ce reportage et consulter le programme de ce festival, ce qu'il est impossible de donner à l'antenne parce que c'est beaucoup trop long.

Donc, je pense que ces trois anecdotes montrent tout simplement que nous sommes effectivement, et au quotidien (et croyez-moi, ce n'est pas simple), au milieu d'une grande évolution.

Bernard Stiegler a parlé de " rupture ": c'est une rupture avec tous les dangers d'une rupture, pour la formation notamment, parce que cela implique une adaptabilité extrêmement rapide. Ce sont des technologies sur lesquelles il convient de veiller quasiment mensuellement, voire quotidiennement.

Denis Fortier
Directeur du Développement de l'INA


Frédéric Taton : Merci pour ces illustrations de la présentation technique qui avait été faite précédemment.

Bernard Stiegler : Si vous le permettez, juste un mot pour appuyer ce que vient de dire Denis Fortier. On a affaire à une révolution de conception des contenus, à une révolution éditoriale.

Dans l'avion, hier, je lisais le Libération français. à la fin de l'article, il y a un bouton-poussoir simulé : " Pour en savoir plus, http:// etc. " Cela s'appelle du " multisupport ". Il faut passer de la conception multimédia, qui est une technologie comme une autre, à une conception d'une programmation en " multisupport ". Et cela est extrêmement important pour la production.

Aujourd'hui, à l'INA, quand nous établissons un projet pour France Télévision, par exemple un 52 minutes, que faisons-nous ? Nous avons un auteur qui a une idée, parfois quelqu'un de chez nous. Il va chercher un réalisateur et établit un tour de table, avec producteur, réalisateur, diffuseur, etc., et qu'est-ce qu'on vend ? Un format... et on travaille au format. En général, lorsque le président ou moi-même signons un dossier de mise en production, il y a à la fin du contrat : " Tous droits réservés pour d'éventuelles exploitations de produits dérivés... y compris pour toutes les technologies qui n'existent pas encore... " Alors après, comme on nous dit qu'il faut faire du multimédia, on essaye de faire des sous-produits qui sont vraiment des " sous-programmes " et de la " sous-culture "... Pourquoi ? Parce que celui qui a fait le produit de 52 minutes ne sait pas faire des produits de ce type. Il n'a qu'une idée en tête, c'est le 52 minutes qu'il considère comme le produit noble, le reste il s'en fiche. En plus, le reste, cela implique de travailler avec les autres : ceux qui font le CD-Rom, ceux qui font des serveurs, etc.

Demain, pour les raisons qu'on exposait tout à l'heure à propos du multicâble ou de ce qui se passe en Californie où le prime time est déjà sur Internet, il faudra concevoir non plus un 52 minutes qui se décline ensuite sur un certain type de supports, mais un concept qui sera valable pour être décliné sur différents types de supports. C'est ce que font déjà les publicitaires : Bleustein-Blanchet avec Publicis avait lancé ce savoir-faire-là. Il disait : " M. le PDG de Renault, j'ai un concept ! Vous voulez lancer la Clio, eh bien mon concept est bon parce qu'il va tirer le maximum du métro, de la radio, des magazines, de la télévision, du cinéma, etc., voire des Clios en plastique."

Celui qui a décliné dans le domaine du cinéma le concept du multisupport, c'est Spielberg avec Jurassic Park : c'est Hollywood, en vendant des tee-shirts... et l'on sait très bien que la publicité s'est faite davantage à travers les produits dérivés que sur le produit principal. La question de la formation des créateurs et des techniciens de demain, c'est celle-là. Cela, c'est absolument fondamental.

Microsoft, dont vous parlait Denis Fortier, l'a bien compris : ils ont acheté Comcast qui est une petite boîte, mais qu'ils ont achetée 2 milliards de dollars ! Et cela, pour être présent sur le webcasting.

Et d'autre part, ce que je vous disais à propos de Libération, c'est une intégration non seulement des télécoms, de l'audiovisuel, de l'informatique, mais de la presse écrite et de l'édition papier. Il est là, l'enjeu fondamental.

Voilà, je voulais simplement rajouter cela...

Denis Fortier : à propos de Steven Spielberg et de Jurassic Park, il y a un point qui me semble intéressant : à l'époque de la première sortie de Jurassic Park (il y a cinq ans à peu près), il est apparu trois jeux vidéo dans les six mois qui ont suivi. Aucun de ces jeux n'intégrait des images tournées au moment de Jurassic Park, on intégrait en revanche des simulations de dinosaures et compagnie. En ce qui concerne le second Jurassic Park, le jeu est apparu avant la sortie du film : il y a donc une accélération du processus.

Pour dire un mot du " multisupport ", aujourd'hui effectivement, le multimédia a donné des résultats assez mitigés ! Quand on parle du multimédia et du jeu, oui, il y a une industrie du jeu. J'en viens (on l'a rappelé tout à l'heure) et c'est une formidable industrie. En ce qui concerne l'industrie du multimédia dans le secteur culturel et éducatif, c'est plus compliqué : les éditeurs se sont lancés sur le marché (avec quelque imprudence) à peu près en 1991-1992, avec des investissements insuffisants la plupart du temps. L'année dernière, il y a eu un revirement : j'étais à la Foire du Livre de Francfort, et on s'est aperçu que derrière il n'y avait pas d'économie. Les grands groupes éditoriaux (que je ne citerai pas) m'avaient dit à l'époque : " Nous, on arrête ! " Bien évidemment, ils n'ont pas arrêté, mais ils sont passés sur un nouveau mode d'investissements économiques, et surtout ils se sont aperçus que, d'une part, il y avait un marché, mais que, d'autre part, ce marché était complètement lié au marché de l'audiovisuel.

Cela est quelque chose de très important car on part du marché du concept du multimédia qui - de mon point de vue - est déjà mort, pour aller vers un marché beaucoup plus important qui est celui du multisupport qui existait il y a déjà quelque temps - on se souvient du livre-disque des années 60 qui était déjà une conjonction de deux vecteurs d'information - et qui aujourd'hui va entrer dans un stade économique et industriel dans lequel, nous, INA, souhaitons nous investir. Cela signifie nouvelles méthodes de productions, nouveaux modes d'investissements, faire dialoguer des secteurs industriels que sont l'audiovisuel, l'informatique, mais aussi l'édition traditionnelle, qui ont des pas-sés, des histoires, des modalités de travail différentes, c'est un énorme chantier, c'est un des grands chantiers évidemment du numérique.

Frédéric Taton : Merci de ces précisions. Vous avez attrapé au vol la question avant que je ne vous la pose, et je reviens sur un point concernant la rupture technologique et ses conséquences. Il y a un point très important, c'est la fusion des différents secteurs d'activités liés à l'audiovisuel mais même de façon beaucoup plus large. Vous venez de parler de l'édition, il y a là aussi des questions de prospective à se poser par rapport à l'édition et plutôt par rapport aux programmes. Je pense que le rapprochement des représentants des différents métiers ou des différents secteurs industriels liés - et là je parle du cas marocain - à ces évolutions techniques est quelque chose de tout à fait important puisque, on vient de le voir, tout rentre en interactivité et que personne ne peut se payer le luxe de développer une stratégie tout seul sur son support ou dans sa technique parce qu'il prend le risque d'être presque immédiatement dépassé ou absorbé par d'autres qui auront eu une vision plus large ou plus longue que la sienne.

Cela me permet de faire une transition toute trouvée avec Georges Vanderchmitt, président de la Sofirad. On a la technique, on l'a vu, on a la maîtrise, on a les programmes, on vient de les aborder. Il nous manque une chose, on a parlé des supports auxquels on va avoir accès, il nous manque la diffusion. On assiste à une bataille de géants au niveau mondial pour s'assurer des réseaux de diffusion au niveau de la planète. On vient de voir que ce n'est plus la chasse gardée des grands groupes de télévision, des grands groupes de communication mais que des empires industriels tels Microsoft, ou à d'autres échelles au niveau européen, ont commencé à mettre en jeu des masses financières énormes pour être présents et pour être des acteurs importants dans ce nouveau marché.

Donc j'ai envie de vous demander, Georges Vanderchmitt, de nous préciser les nouveaux modes de fonctionnement de ce marché de taille mondiale. Quelles sont les possibilités d'accès à ces réseaux de diffusion qui sont en cours d'évolution, et en particulier quelles chances a le Maroc d'être présent dans ce marché de création : quels sont ses moyens d'accès à ces grands networks internationaux ? Mais tout d'abord, il faut faire le point sur ces évolutions présentes et futures.


L'industrie de l'image, un secteur porteur, sur http://www.ambafrance-ma.org
© Service culturel, scientifique et de coopération de l’Ambassade de France au Maroc, janvier 1998.