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Mounia Daoudi : Cela a été dit plusieurs fois ce matin, et on ne le répétera jamais assez, la révolution numérique est en marche avec tout ce qu'elle peut apporter comme bouleversements, que ce soit techniques, technologiques, économiques ou sociaux. Le paysage audio-visuel marocain n'est pas épargné par cette déferlante numérique. Qu'implique-t-elle au juste ? Quels choix, quelles stratégies, quelles priorités le Maroc pourrait-il adopter et très rapidement ?
Avec nous :
- Larbi Belarbi, directeur général de 2M, la deuxième chaîne marocaine;
- Sarim Fassi-Fihri, président de la Chambre marocaine des producteurs de films;
- Taoufik Bouchaara, directeur de production chez Quorum, une société de production tant télévisuelle que radiophonique;
- Saâd Chraïbi, cinéaste.
Pour commencer, un rapide tour de table pour recueillir vos premières réactions à ce qui vient d'être dit, juste avant de préciser vos rapports avec le numérique au sein de vos différents secteurs d'activités. Peut-être, Larbi Belarbi, puisque vous êtes directeur d'une chaîne de télévision.
Larbi Belarbi : On lit beaucoup sur la révolution numérique.
On voit ce qui se passe, on s'informe, mais, à court ou moyen terme, nous devrons la suivre, nous adapter, apprendre et voir comment nous pourrons nous situer dans cet environnement concurrentiel.
En ce qui concerne 2M, je pense que notre ministre, qui est aussi président délégué, a suffisamment parlé de notre chaîne. Pour ma part, je serai très bref : 2M est passée du privé au public, on parle également de revenir au privé. C'est une chaîne qui a eu beaucoup de problèmes mais qui est en plein redressement. Nous avons démarré une nouvelle grille depuis hier, un nouvel habillage. Le fait de passer du crypté au clair, puis le fait de passer du privé au public et de revenir au privé font que le cas de 2M est unique, à tel point que certaines universités américaines veulent étudier ce " cas " ! On verra peut-être le cas 2M dans les business schools américaines, européennes ou marocaines.
Sur le plan du numérique, on regarde, on s'intéresse, on suit son évolution... mais notre priorité n° 1 c'est la survie de l'entreprise, c'est de placer l'entreprise à un niveau international, c'est de voir cette chaîne augmenter encore son audience grâce, entre autres, à notre nouvelle grille.
Dans le domaine technologique, quand on se compare aux chaînes européennes ou américaines, nous sommes à peu près de même niveau. C'est vrai, il y a en France quelques chaînes qui ont décidé d'investir quelques centaines de millions de francs pour passer en numérique immédiatement. C'est intéressant. Ils ont les moyens, mais comme le disent nos ingénieurs, le numérique est au stade de départ ; ils suivent cela, ils ont des contacts avec leurs collègues à travers le monde et ils se préparent. Il est probable que dans les trois ou cinq prochaines années nous passerons au numérique. Mais comme je le disais, notre problème n° 1 c'est de survivre et de pouvoir placer 2M au niveau international. Nous nous comparons aux autres chaînes internationales parce que nous avons, au Maroc, un arrosage systématique. Les personnes qui ont la parabole peuvent aisément recevoir 35 ou 40 chaînes.
Demain, avec la concurrence internationale, avec les bouquets qui arrivent, avec toute cette force de frappe concurrentielle mondiale qui va arriver dans les prochaines années, il faudra se protéger en même temps qu'être offensifs. On voit que nos deux chaînes ont à peu près 65 % d'audience. Imaginons qu'elles n'aient plus que 20 % d'audience, elles ne pourraient plus survivre et devraient disparaître. Imaginez en France des chaînes étrangères venir conquérir 65 ou 80 % du marché français !
Tout à l'heure, on a parlé de culture, de politique, de civilisation, mais tout cela, on ne peut y arriver qu'avec de gros moyens financiers, qu'avec des compétences, et de plus avec des alliances stratégiques avec d'autres chaînes à travers le monde. Mais je m'arrête là et nous en reparlerons tout à l'heure si vous le voulez bien.
Mounia Daoudi : Sarim Fassi-Fihri, à propos de cette révolution du numérique, quelles peuvent être les conséquences pour le cinéma marocain ?
Sarim Fassi-Fihri : Je crois que nous n'en sommes pas là encore vraiment. En ce qui nous concerne, il y a encore une grande distance, il y a encore beaucoup de travail à faire pour pouvoir parler du numérique. Larbi Belarbi a raison en disant qu'il y a d'abord une mise à niveau de l'analogique avant de parler de ce qui se passe au niveau de la révolution numérique et de ces bouquets numériques que nous recevons ou que nous sommes appelés à recevoir ces prochains mois. Nos problèmes sont ailleurs ; ils sont dans une logique d'un marché extrêmement réduit pour deux raisons : d'abord parce que le marché des salles de cinéma se réduit de plus en plus au Maroc, et ensuite parce que les télévisions n'ont pas les moyens de concurrencer ce qui nous arrive via les satellites. Elles n'ont pas les moyens parce que l'État ne réalise pas le danger culturel qui se trouve à ce niveau : il commence seulement à le réaliser et donc il a pris beaucoup de retard, et je ne vois pas comment, aujourd'hui, on peut résoudre ce problème sans de gros moyens financiers. C'est la seule solution pour le Maroc de ne pas aliéner culturellement la société marocaine, d'essayer de garder ses téléspectateurs sur ses chaînes marocaines et ne pas les laisser aller sur les chaînes étrangères, sur les 30 ou 40 chaînes qu'ils ont la possibilité de voir. Très souvent, le téléspectateur marocain est fidélisé sur des chaînes étrangères, même s'il ne comprend pas la langue et tout cela, c'est une perte pour les diffuseurs marocains, et donc pour nous. La seule solution pour nous en sortir, c'est de réaliser qu'il y a un investissement colossal à faire, en matière de culture et en matière de programmes de proximité, que ce soit en fictions ou en différents programmes de télévision.
Mounia Daoudi : Donc la survie de l'audiovisuel marocain passe par les programmes de proximité. Je me tourne vers Taoufik Bouchaara, directeur de production au sein de la société Quorum.
Taoufik Bouchaara : Je vais vous sembler optimiste, mais la révolution numérique au Maroc, on y est déjà, et depuis un moment. On a beaucoup parlé de numérique, or je voudrais séparer les problèmes. Il y a le numérique de diffusion mais il y a aussi le numérique dans la production de télévision, et à ce niveau-là, les équipements sont maintenant parfaitement implantés au Maroc et bien des émissions que vous pouvez voir sur nos télévisions ont été réalisées avec des équipements numériques. Ces équipements existent sur les deux chaînes, je pense à l'atelier graphique de 2M équipé d'outils numériques, qui est extrêmement performant et qui a permis, entre autres choses, le superbe habillage qui est à l'antenne depuis hier ; il y a aussi à la TVM à Casablanca un équipement numérique de qualité qui permet l'enregistrement de beaucoup d'émissions. Donc, en termes de standards de production, le numérique est présent, et il est présent depuis de nombreuses années.
Ce qui n'est pas encore présent au Maroc, c'est le numérique de diffusion, à savoir la possibilité de diffuser sur le même canal plusieurs chaînes de télévision. Alors, aujourd'hui, la question principale est de savoir ce qu'on va mettre dans ces canaux. Aujourd'hui, on sait que sur le même répéteur satellite on peut mettre 7, 8, 9, 10 chaînes et peut-être, demain, davantage. Comme le disait M. le Ministre ce matin, il y a fort à parier que l'on risque de voir la même émission, simplement à des heures différentes, et qu'en fait, sur ce canal, sur lequel coexisteront 8 à 10 chaînes, on verra peut-être le même Terminator XII mais à des heures différentes ! Cela, c'est le point principal.
Aujourd'hui, il faut savoir que ceux qui sont en position de force dans l'audiovisuel international, ce sont les détenteurs de droits, et c'est ce vers quoi nous devrions essayer de tendre, c'est-à-dire de produire des émissions de standard international qui puissent connaître un amortissement sur les marchés internationaux. Aujourd'hui, nous sommes souvent en position d'achat sur les marchés internationaux - nous approvisionnons les différentes chaînes - mais plus rarement en position de vente. C'est le premier point.
Pour revenir à la production, en termes de numérique, il faut savoir que nous ne sommes pas démunis de moyens humains. Il y a un domaine que je connais un peu, qui est celui des jeux télévisés et je voudrais insister sur ce point : l'informatique et donc le numérique ont fait leur entrée dans les jeux télévisés vers la moitié des années 80. Aujourd'hui, la plupart des jeux télévisés sont gérés par des moyens informatiques. Pendant longtemps on a cru que cela nous serait extrêmement difficile de sauter le pas, de développer nos propres applications. Aujourd'hui, les principaux jeux qui sont faits sur les deux chaînes sont gérés par des moyens informatiques avec des solutions logicielles entièrement développées au Maroc, ce qui veut dire que les moyens humains existent.
Il faut de plus en plus que la télé puisse arriver à jeter des passerelles vers d'autres secteurs afin de drainer vers elle un certain nombre de compétences qui parfois lui font défaut.
Enfin, je voudrais insister sur le problème de la formation : les passerelles doivent être jetées vers d'autres secteurs, mais pour l'avenir, il nous manque quand même un certain nombre de compétences et là il serait heureux que nous puissions arriver à les former, je pense particulièrement au montage virtuel, aux images de synthèse, et là il y a certainement un avenir important en termes de formation.
Enfin le dernier point sur lequel j'aimerais insister : aujourd'hui, le développement des outils informatiques - je pense au PC mais aussi au Mac grand public - permet de faire des choses extrêmement élaborées à peu de frais. Il serait malheureux que nous ne puissions pas saisir cette chance afin d'enrichir nos chaînes de télévision. Il existe à l'étranger de très bonnes caméras numériques avec des standards très proches de la télévision autour de 30 000 à 40 000 F. Il serait très intéressant que les universités, les écoles, la presse régionale pensent à s'équiper pour tourner leurs propres images.
Il est très important qu'aujourd'hui la production d'images n'appartienne pas seulement aux producteurs de télévision et aux chaînes, mais puisse aussi être décentralisée dans des centres pédagogiques, des centres éducatifs et tout cela enrichira l'ensemble de l'audiovisuel au Maroc.
Mounia Daoudi : Je me tourne maintenant vers Saâd Chraïbi. Vous êtes actuellement en cours de montage d'un film, vos premières réactions.
Saâd Chraïbi : Avant de revenir sur ces réactions, vous me permettrez d'abord de revenir sur les trois interventions qui ont été faites ce matin dans la précédente table ronde et qui m'ont permis de prendre conscience de combien le fossé est large entre ce que nous sommes en train de concevoir et de réaliser ici, avec les avancées technologiques qui sont en train de percer dans le monde. C'est absolument effrayant pour nous et je reviens un peu en arrière pour m'interroger sur les causes.
Par exemple, il y a deux ou trois années, lorsque la grosse bataille de l'OMC dans l'audiovisuel se déroulait dans le monde, pourquoi les Américains et les Européens se sont-ils particulièrement bloqués sur ce dossier ? Maintenant, nous réalisons que les enjeux étaient d'une telle importance qu'il fallait être d'abord dans une position de domination pour et produire et véhiculer et distribuer l'image télévisuelle. Cela, c'est le premier point auquel je voulais répondre avant de donner mon sentiment personnel.
Deuxième point : nous avons l'habitude au Maroc de " prendre les trains en marche " ! Je crois que l'une des choses positives qui ont été dites ce matin et qui m'intéresse beaucoup, c'est qu'il faut saisir cette occasion de changement technologique, de passage au numérique, pour ne pas cumuler le retard que nous avons déjà enregistré dans l'analogique par rapport à ce qui s'est passé en Europe, et peut-être pour prendre les décisions d'investir, de mettre directement en place les infrastructures nécessaires et de sauter le pas. Très vite. Et pourquoi ? Parce que la réalité, c'est quoi ? Larbi Belarbi parlait de réception de 30 ou 40 chaînes ; aujourd'hui, nous recevons une centaine de chaînes, et les gens qui sont un peu mieux équipés que les autres reçoivent beaucoup plus de chaînes que cela. Demain, nous recevrons des centaines et des centaines de chaînes ! Le problème qui s'est passé au sein de l'Organisation mondiale du commerce, c'est quoi ? C'est un problème d'équilibre. Où nous situons-nous ? Quand on nous pose la question : " quelles sont les implications pour le Maroc ? ", je dis : " où nous situons-nous par rapport à cet équilibre ? " Avant de parler de diffuser, il faut être peut-être pas sur un pied d'égalité, car nous n'en avons pas les moyens, ni avec les Européens ni avec les Américains, mais avoir un système efficace de production et de diffusion de toutes les structures audiovisuelles de notre pays pour prétendre avoir une place dans cette bataille du ciel dont on a parlé, qui fait frémir et qui va certainement être encore plus rude dans les années à venir.
Je pense que la question qui se pose est : quel est le bilan de ce que nous avons acquis au Maroc ? Je suis un peu sceptique quant aux affirmations de Taoufik Bouchaara qui dit que nous y sommes déjà, je crois que nous balbutions ! Il faut être réaliste et appeler les choses par leur nom. Faisons d'abord un bilan précis économiquement, techniquement, structurellement parlant et humainement parlant. Disons :
" Voilà où nous sommes arrivés ! "
Si une discussion doit avoir lieu cet après-midi, je propose que l'on parte de là, et qu'à partir de cela on ait l'intelligence de dire : " Eh bien, cela va nous mener où ? vers quoi ? " Devons-nous sauter le pas tout de suite et nous diriger vers le numérique et commencer à s'équiper, à investir et à former les gens, ou bien devons-nous, comme le préconise Larbi Belarbi, répondre à une nécessité de survie actuelle ? Honnêtement, je pense que la réponse n'est pas facile à trancher. Survie, d'accord, mais avec la peur d'être encore davantage envahis par rapport à la masse que nous subissons actuellement, ou bien sauter le pas en allant vers le numérique et cette évolution technologique avec le peu de structures et le peu de moyens que nous avons ? La réponse n'est absolument pas évidente.
Le dernier point que je voudrais développer : vous avez demandé quelle était notre implication. Larbi Belarbi l'a déjà dit : s'il y a des années-lumière entre les structures marocaines et les structures américaines ou européennes dans le domaine de la télévision, il y a des " siècles-lumière " entre les structures cinématographiques au Maroc et les structures cinématographiques en Europe et aux États-Unis.
Je pense que le point qui nous fait défaut, qui serait facilement réalisable et relativement peu onéreux, c'est l'élément humain. Je sais que les gens de 2M sont très confiants dans ce domaine . La formation est une chose capitale à faire, une chose qui est à notre portée : organiser, créer un institut, envoyer des gens à l'étranger, je crois que c'est d'une importance vitale pour nous. Nous n'avons pas assez de cadres techniques. Je sais que dans le domaine de la télévision, ils en souffrent ; nous, dans le cinéma, c'est pire. Il y a mille et un postes techniques pour lesquels nous n'avons pas les gens compétents, ce qui nous interdit de produire des images de qualité que nous pourrions exporter. Je suis un grand frustré dans ce domaine et je dis : nous manquons beaucoup de formation dans ce domaine. Agissons d'abord sur ce secteur, qui n'est pas le plus gros mais qui est le plus important, et qui surtout est à notre portée.
Merci.
Mounia Daoudi : On parle beaucoup de marchés porteurs dans le domaine de l'audiovisuel. Existe-t-il au Maroc des études qui rendent compte de l'état des lieux de ce secteur ? Connaît-on les attentes du téléspectateur marocain avant d'aller penser à exporter ?
Larbi Belarbi : En passant d'une chaîne cryptée de 100 000 abonnés à une chaîne qui couvre 70 % de la population, soit environ 20 millions d'habitants, il faut faire attention. Nous sommes passés en clair le 11 janvier dernier. Il nous a fallu réajuster.
Grâce aux mesures d'audience qui existent aujourd'hui, nous avons d'abord essayé de voir les réactions des téléspectateurs. Les premiers mois, l'audience était très élevée et nous avons pensé que c'était gagné !
Puis nous avons fait deux études de marché pour connaître et analyser les besoins, voir si ce que nous faisions, avec une audience assez élevée et exceptionnelle, était bien adapté ou pas. Suite à ces études de marché, nous avons constaté que cela était assez bien accepté par les téléspectateurs. Il y avait un certain nombre de recommandations qui nous ont poussés depuis janvier à travailler sur la nouvelle grille présentée avant-hier à la presse.
Cela n'est pas encore de la télévision interactive, mais je vois que lorsqu'une émission ne plaît pas à un téléspectateur, il arrête et il passe à autre chose. Il a la décision et si un certain nombre de téléspectateurs vous laissent tomber, alors vous mettez la clé sous le paillasson à un moment donné. Car pour la publicité, pour le développement des recettes, seule une audience assez forte peut vous permettre de concurrencer directement les chaînes internationales, et cela, en respectant le téléspectateur qui est vraiment mature : il est capable de faire la différence entre un bon et un mauvais programme, et c'est lui qui décide. Grâce aux deux études qui ont été faites (et nous en ferons d'autres), nous sommes en mesure de tenter de répondre aux demandes des téléspectateurs.
Mounia Daoudi : Cela pour ce qui concerne la deuxième chaîne 2M. Mais d'un point de vue beaucoup plus général concernant l'audio-visuel au Maroc, est-ce que des études ont été faites, notamment dans le domaine du cinéma ?
Sarim Fassi-Fihri : Pour en revenir à la télévision, des études d'audience sont faites par certains organismes, et cela sert surtout aux publicitaires pour leurs calculs d'audiences en fonction des émissions.
En ce qui concerne le cinéma, nous avons des chiffres à travers la billetterie centralisée qui existe au Maroc au niveau du Centre cinématographique marocain. Ce sont les seuls chiffres que nous ayons, et ils ne suffisent pas pour fournir des conclusions fiables sur le secteur, uniquement au niveau de l'exploitation. Je suis incapable de vous dire ce qui est en train de se faire au niveau de la formation ou ce qui s'est fait ! Il y a une grande partie de la formation qui se fait sur le tas. Je suis content de savoir que depuis douze mois, au niveau de l'OFPPT, il y a une cellule audiovisuelle qui travaille (qui est présente ici d'ailleurs), mais il n'y a pas suffisamment de chiffres fiables actuellement dans ce secteur, malheureusement.
Mounia Daoudi : Donc une des priorités pourrait être d'établir un bilan, un audit pour estimer l'état de l'industrie cinématographique.
Pour parler de ce marché porteur, très prospère : aux États-Unis, c'est le deuxième secteur d'exportation (après l'aéronautique) ; au Maroc, les productions étrangères de cinéma ont rapporté 120 millions de dollars l'année dernière.
Le Maroc achète des programmes à l'étranger beaucoup plus qu'il n'en produit. Ma question, un peu simpliste, est posée pour en cerner les raisons : s'agit-il de problèmes d'ordre financier, d'ordre technique... ?
Taoufik Bouchaara : C'est une démarche qui doit prendre son temps. Les producteurs marocains, en association avec les diffuseurs, doivent prendre le pouls des différents marchés internationaux, de façon à proposer des produits qui intéresseront les autres diffuseurs sur le marché international.
Il faut préciser que c'est un savoir-faire qui est encore à acquérir dans la mesure où les grands documentaires internationaux, les grands films coûtent de plus en plus cher à produire et demandent des tours de table qui sont de plus en plus compliqués. Et cela implique aussi de devoir faire appel à des fonds d'aide qui ne sont pas toujours évidents à décrocher à l'étranger.
Sarim Fassi-Fihri : à propos des capitaux laissés au Maroc par les productions étrangères, vous avez cité le chiffre de 120 millions de dollars. J'avais entendu 150 millions ce matin. J'ai même entendu le chiffre de 180 millions de dollars, il y a quelques mois.
J'aimerais savoir comment ces chiffres sont obtenus car je sais qu'il n'y a aucune donnée fiable dans ce domaine, dans la mesure où les producteurs étrangers qui tournent au Maroc ne sont soumis qu'à remplir un imprimé de demande d'autorisation de tournage qui fait quatre pages et sur lequel ils peuvent mettre ce qu'ils veulent. Et à partir de là, il n'y a plus aucun contrôle a posteriori des investissements qui sont faits dans ce domaine.
Donc, quand on me parle d'investissements pour 120, 150, 180 millions de dollars, je suis très étonné de cet optimisme, parce que personne, en fait, ne peut le savoir.
Mounia Daoudi : C'est ce que le ministère de la Communication a annoncé, et c'est une des raisons pour laquelle, dans la nouvelle loi de finances, les productions étrangères sont exonérées de TVA. Vous-mêmes, en tant que producteurs marocains, bénéficiez-vous de quelques avantages ?
Sarim Fassi-Fihri : Là, on va ouvrir un débat qui n'a rien à voir avec le numérique...
Le problème, c'est qu'on a créé une loi pour les investisseurs étrangers au Maroc, sans qu'il y ait, à aucun moment, un lien avec les producteurs locaux. Cela se passe entre le Trésor et les producteurs étrangers. Alors que nous essayons de développer cette industrie et ce secteur (et à ce moment-là on peut revenir au numérique), on aurait pu essayer d'impliquer le producteur marocain un peu plus dans ces investissements étrangers. Cela n'a pas été le cas, je le regrette. J'espère que nous pourrons rectifier le tir pour la prochaine loi de finances, mais aujourd'hui, ce qui se passe, c'est que le producteur étranger est pratiquement en roue libre au Maroc, mais il n'y a aucune répercussion sur l'industrie locale.
Mounia Daoudi : Parlons un peu des relations avec les opérateurs étrangers. Il y en a parmi nous. Comment peut-on les qualifier ? Sont-elles bonnes, existantes, inexistantes, à quel niveau peut-on les qualifier ?
Larbi Belarbi, vous achetez des programmes ?
Larbi Belarbi : Nous, nous produisons et nous achetons. Ce qui est intéressant, c'est de voir le monde avec la globalisation des marchés et ce qui se passe au niveau des films. Même nos amis français vont frapper à la porte des producteurs américains pour passer des contrats de 1 milliard de dollars, 1 milliard 200 millions de dollars sur deux, trois ou cinq ans pour l'achat de films américains. Les Américains ont le leadership et envahissent le marché.
Pour notre part, nous essayons de trouver un équilibre entre les achats et la production. Mais il ne faut pas oublier que le téléspectateur s'y connaît dans ce domaine. Il faut lui donner des produits de qualité ; il sait faire la différence entre deux films égyptiens. Il regarde la télévision à peu près quatre heures par jour et il veut de la qualité. Pour la production marocaine de qualité, il y a un coût, des compétences. Dans notre nouvelle grille, il y a sept nouveaux programmes de production marocaine qui remplacent progressivement les achats de productions étrangères. Mais nous devons impérativement tenir compte des goûts et des besoins du téléspectateur marocain : nous devons lui fournir le programme qu'il demande et qu'il mérite.
Mounia Daoudi : Mais dans une logique d'exportation, est-ce que le Maroc connaît le marché étranger et ses attentes ?
Larbi Belarbi : Nous devons d'abord penser à une production pour le Maroc, et mises à part quelques productions, nous n'en sommes pas encore à envisager une vente vers un marché extérieur. Nos amis français, allemands, anglais y réussissent un peu mieux et ils connaissent des difficultés pour vendre en Amérique du Nord, du Sud, en Asie ou au Moyen-Orient. C'est une situation très difficile, d'où ces aides à la production qui permettent d'attaquer un marché international. Il n'y a que le domaine du documentaire, où nous sommes bons, qui nous permettrait d'intéresser un marché international.
Mounia Daoudi : Inversement, quels types de problèmes un producteur étranger qui voudrait investir au Maroc pourrait-il rencontrer ? Pourrait-il s'installer facilement ?
Sarim Fassi-Fihri : Pour faire quoi ? Actuellement, le Maroc n'est qu'un pays de consommation. Dans l'image, nous ne sommes que des consommateurs : donc la globalisation dont on parle depuis tout à l'heure ne s'exerce que dans un seul sens. C'est vrai pour beaucoup de pays. Pour le Maroc, il faudrait peut-être réagir pour ne pas rester que des consommateurs parce que si nous n'achetons que des films étrangers, pourquoi voulez-vous que les spectateurs marocains restent fidèles aux chaînes marocaines puisqu'ils peuvent voir les mêmes films ailleurs ? Les produits égyptiens, ils peuvent les voir sur d'autres chaînes ; les produits français, ils les trouvent sur TPS en direct ; il y a même les films américains sur les chaînes françaises.
Donc si nous voulons garder les téléspectateurs marocains sur les chaînes marocaines, eh bien, donnons-leur de bons produits marocains. Et c'est toute la difficulté aujourd'hui, et il faut que ce soit une conviction publique pour qu'il y ait de l'argent public dans une prise de conscience publique, car tout le problème est là, sinon on n'a plus besoin de chaînes locales.
Mounia Daoudi : Justement, quelles sont les attentes du cinéma vis-à-vis des pouvoirs publics ?
Saâd Chraïbi : J'ai un petit peu corrigé mes attentes sur ce point depuis quelques années. Il y a vingt ou trente ans, on estimait que ce secteur de l'audiovisuel devait être pris en charge par les deniers de l'État. Maintenant, on se rend compte que lorsque c'est l'État qui prend en main toutes les données de la production audiovisuelle d'un pays, on évolue vers des restrictions de diversité, et ce n'est pas le propre de l'audiovisuel.
C'est peut-être une formule d'association entre l'État et le privé qui semble être la plus intelligente. Donc le discours que nous développons aujourd'hui est un peu différent de celui d'il y a vingt ans. Nous disons : " Nous n'attendons pas tout de l'État, nous proposons des partenariats entre l'État et le privé pour développer ce secteur, que ce soit au niveau de la télévision ou au niveau du cinéma. " Et de plus en plus, nous sommes en train de réfléchir à des partenariats entre le cinéma et la télévision. Je crois que c'est vers cela que nous nous dirigeons.
Larbi Belarbi : Quand on voit l'évolution ailleurs dans le monde, on constate que les états n'ont plus les moyens : les coûts du passage au numérique sont énormes et il y a la question des groupes qui se forment et qui se concurrencent. M. l'Ambassadeur parlait de Canal +, chaîne cryptée, et disait qu'il y avait environ 8 à 9 millions d'abonnés. Il y a une évolution à travers le monde, évolution que nous allons subir : les téléspectateurs équipés d'une parabole d'un mètre à un mètre vingt reçoivent environ 30 chaînes. Comme l'état n'a plus les moyens de suivre cette évolution, il va falloir trouver des moyens de financements, faire des alliances, et qu'on le veuille ou pas, il va falloir faire des associations avec des groupes étrangers.
Une chaîne isolée n'aura pas les moyens de produire et va donc se trouver écrasée. Il y a quelques chaînes qui doivent rester sur la défensive. Pour notre part, nous sommes évidemment sur la défensive, mais nous sommes offensifs dans d'autres domaines. L'évolution se fait en direction d'une télévision cryptée parallèlement à une télévision d'état qui sera subventionnée, et qui s'occupera de la culture, qui aidera les productions locales, mais tout le reste sera crypté. Il faut s'attendre à cela car les moyens sont énormes alors que l'état, dans tous les pays du monde, abandonne par manque de moyens.
Saâd Chraïbi : Juste un mot pour compléter ce que vient de dire Larbi Belarbi. C'est vrai que nous n'avons pas de Turner ni de Murdoch au Maroc, mais nous avons des gens qui sont sensibilisés à ce problème, et lorsque je parlais tout à l'heure de l'association entre les fonds publics et les fonds privés, à mon avis, elle doit exister autour de toutes les structures de production qui existent actuellement et de nos deux chaînes de télévision. Le trust audiovisuel de demain au Maroc, c'est de là qu'il peut venir, d'une association des deux chaînes et de toutes les structures audiovisuelles, et à partir de là, le puzzle pourra commencer à se monter et alors nous représenterons un poids d'abord chez nous, puis en dehors de nos frontières.
Rachid Biyi, du Département audiovisuel de la Faculté des lettres de Ben M'Sik (dans la salle) : J'ai remarqué que l'homme est vraiment absent des stratégies, des séismes dont on parle. On ne connaît pas les conséquences de ces technologies sur l'homme : vers quel homme allons-nous ?
Cela me permet de revenir sur l'intervention de Sarim Fassi-Fihri pour lui demander ce qui se passe chez nous à propos de la télévision et du cinéma. Par rapport au cinéma " acheté " par celui qui se déplace, c'est-à-dire le spectateur des salles de cinéma. Il y a des travaux universitaires, notamment à Ben M'Sik qui a un département audiovisuel, qui montrent que le cinéma marocain vient après le cinéma américain, français, italien, de Hongkong, hindou et tunisien, et qui montrent que le cinéma marocain est classé à la fin. Ces travaux montrent bien comment l'imaginaire du spectateur marocain est conditionné, structuré et que cette situation est presque irréversible.
Comment retrouver ce spectateur marocain qui consomme les productions étrangères ? Nous n'avons rien contre les productions étrangères, mais nous aimerions aussi voir des productions nationales.
Saâd Chraïbi : L'étude dont parle notre ami est une étude nationale qui date d'il y a six ans, à portée limitée, faite sur 1 200 personnes, et qui n'est donc pas fiable. On ne peut pas, à partir de là, en tirer des conclusions et déterminer les attentes.
Mais effectivement, la première partie de votre question concernant l'homme nous interpelle : devons-nous subir toutes les avancées technologiques ou devons-nous sauvegarder notre propre image, notre propre identité ? Pourtant, lorsqu'un ingénieur français est en face d'un ingénieur américain, il réagit de la même façon tout en gardant sa propre identité. De la même manière, nous devons garder notre identité, notre propre image et, s'il est évident que nous voulons entrer dans le concert international, nous devons impérativement défendre notre " territoire " national, c'est-à-dire le visage culturel, la diversité culturelle du pays, et le spectateur marocain. Il est inconcevable d'envisager qu'un enfant de dix ans absorbe 98 % d'images venues d'ailleurs, son imaginaire serait complètement anéanti par rapport à sa propre culture.
Nous sommes à un carrefour où nous ne devons pas nous tromper. Les décisions qui seront prises peuvent influencer l'avenir sur le plan technique, ou sur le plan identitaire, et peuvent, à la limite, être antinomiques. Il faut donc longuement réfléchir avant de faire tel ou tel choix. Et je suis donc d'accord avec vous sur le problème des contenus : c'est bien de se situer dans le concert international, mais encore faut-il défendre le contenu de ces images que nous recevons ou que nous pouvons exporter.
Taoufik Bouchaara : à propos des études, je voudrais nuancer ce que vous venez de dire. L'étude d'audience faite l'année dernière pour TVM (et cela revient d'une manière récurrente) montre que le meilleur score a été réalisé par une fiction marocaine. Je pense entre autres au téléfilm produit l'année dernière Min dar li dar, qui a enregistré le meilleur score de l'année, score qui égale celui de l'équipe nationale quand elle joue ! Il y a une attente, et lorsqu'un produit rencontre cette attente, il peut s'attendre à trouver la meilleure adhésion possible et la meilleure audience possible.
Saâd Chraïbi : Ce que vient de dire Taoufik est également valable pour le cinéma marocain. Les statistiques du CCM font ressortir que les trois meilleures recettes de ces dernières années ont été réalisées par des films marocains qui ont battu toutes les recettes du box-office. Il est donc clair que le Marocain veut consommer marocain, c'est une évidence. Mais le Marocain veut aussi rester ouvert sur l'extérieur. Et c'est donc sur le point d'équilibre entre ces deux composantes qu'il s'agit de bien réfléchir. Et je crois que les plus hauts responsables de notre pays sont conscients de cela, et pas seulement nous, qui le proclamons depuis vingt ans...
Abderrahmane Ouardane, directeur général de l'agence Forum 7 (dans la salle) : Bouleversements audiovisuels dans le monde, révolutions technologiques... Quelles sont les conséquences sur les contenus de la télévision de flux par rapport à la télévision de stock que nous avons vue tout à l'heure ?
On est en droit de se poser des questions sur ce que sera l'évolution de la demande du spectateur en termes de programmes, de productions, et plus particulièrement pour le producteur marocain. Quel espoir pourra-t-il nourrir pour développer cette production, et à quelles contraintes devra-t-il se plier pour pouvoir accompagner cette mouvance ?
Sarim Fassi-Fihri : Abderrahmane Ouardane, vous savez que la venue du numérique a créé une très grande demande d'images à travers le monde, aussi bien aux États-Unis qu'en Europe. On arrive difficilement à remplir les quotas en Europe avec les seuls produits européens. Nous n'en sommes pas encore là.
Avec optimisme, nous essayons de fournir la petite demande des chaînes marocaines par rapport à la fiction marocaine, par rapport à une production de proximité qui pourrait garder les spectateurs marocains sur les chaînes marocaines. C'est ce qui est important : conserver nos spectateurs avec des produits de proximité.
Je prenais tout à l'heure l'exemple de TPS en numérique ; dans les prochains mois, nous aurons plusieurs bouquets commercialisés au Maroc (la Soread négocie actuellement un bouquet avec ART), et à partir de là, le spectateur marocain aura encore davantage de choix puisque, à partir d'un seul canal satellite, il aura un bouquet de chaînes arabophones et francophones. La seule façon de le fidéliser à nos chaînes, c'est de lui donner des produits qu'il ne pourra pas voir ailleurs, c'est-à-dire des programmes de proximité.
Saâd Chraïbi : Je voulais compléter la notion de qualité dont parlait Larbi Belarbi tout à l'heure : en plus de la qualité de nos images, il est important de montrer celles-ci en dehors de chez nous. Il a été question ce matin de l'armada marketing mise en place dans le monde pour distribuer des images. Le Maroc n'a, dans ce domaine, rien développé pour la commercialisation de ses images en dehors de ses frontières. Le point de déséquilibre dont je parlais provient aussi de cela. Non seulement nous consommons, mais en plus nous n'avons pas de structures pour aller commercialiser à l'extérieur.
Larbi Belarbi : Bien que nous soyons légèrement en retard, je voudrais que Driss Anouar, directeur technique de 2M, nous fasse le point sur la position du Maroc dans le domaine du numérique : le Maroc est-il en retard ou pas sur le plan technique ?
Driss Anouar : Mon point de vue sur ces nouvelles technologies. Je ne suis pas tout à fait d'accord avec ce qui a été dit ce matin sur le même point de départ. Il est vrai que les équipements dont on a parlé sont encore rares ici et que 2M a été un des premiers opérateurs dans le monde à utiliser cette nouvelle technologie au niveau des images de synthèse. Il est vrai que pour notre pays c'est une chance à saisir. Il est clair que c'est la technologie de demain et qu'il y a un consensus mondial sur cette norme numérique.
Nous avons perdu beaucoup de temps et nous risquons encore d'en perdre. Ce qui fait défaut au Maroc, ce sont les infrastructures de base ; je pense avant tout à la formation. Car les retombées de la formation ne se feront sentir que dans des décennies. Ce n'est pas parce que nous formons des gens qu'ils vont se comporter de façon professionnelle avant plusieurs années.
Donc il ne faut pas perdre de temps pour entamer ce processus de formation qui permettrait d'avoir des ressources humaines, qui existent mais qu'il faut développer.
À propos des nouvelles technologies, il faut aussi développer les infrastructures de base que sont les télécommunications, qui font énormément défaut au Maroc. Mais nous sommes présents et nous sommes en relations avec les opérateurs.
Malheureusement, tout cela coûte très cher, demande des moyens colossaux, et pour être présents sur le plan international, il n'y a pas de mystère, il faut produire, sinon nous serons envahis.
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