|
|
Georges Vanderchmitt
Nadia Salah (directrice de la publication de L'Economiste) : Merci. Vous avez pris bonne note ? C'est un vrai supermarché !
Vous, les médias, les financements, comment les trouvez-vous ?
Georges Vanderchmitt (Président de la Sofirad) : Pas chez les caméléons...
Je suis ravi et flatté d'être entouré d'une journaliste et de caméléons, et moi je dirais, même si, pardon, je grossis un peu l'image, ce qui peut aider au débat : on a affaire à des caméléons qui ont une propriété supplémentaire qui fait qu'ils disparaissent complètement de l'univers dès qu'on a besoin d'eux ! Ce n'est pas seulement une faculté d'adaptation au terrain, je vais y revenir, et, au-delà de la plaisanterie, je crois que c'est un point important qui nécessite vraiment qu'on s'y arrête.
Historiquement, qui paye ? Je ne parle pas du cinéma, mais de l'audiovisuel que je connais. Qui a payé la télévision jusqu'à présent, qui paye aujourd'hui, qui va payer demain ? Pendant longtemps, cela a été l'État, initiative publique, donc vous, nous, les contribuables. Puis depuis les années 80, avec la dérégulation notamment sur l'Europe, s'est ajoutée à l'État une nouvelle race de payeur : l'annonceur. Avec l'apparition de la télévision payante, que va encore favoriser demain le numérique avec l'apparition des thématiques, du " pay per view ", avec ces procédés très interactifs, le téléspectateur va s'ajouter à l'État et à l'annonceur. Vous allez me dire : " Entre le contribuable et le téléspectateur, c'est à peu près le même portefeuille, il y a peu de différences. "
Nadia Salah : Comment, il n'y a pas de différences ! L'un a le droit de choisir, l'autre pas.
Georges Vanderchmitt : C'est vrai, mais il faut garder à l'esprit qu'il y a aujourd'hui des financements complexes, car à l'État se sont ajoutés les annonceurs, et aux annonceurs s'ajoutent aujourd'hui les téléspectateurs. On ne demande pas aux banquiers d'être les financeurs et d'avoir à supporter les coûts de ces opérations très importantes dont on a décrit les mécanismes ce matin, et on peut comprendre que le manque de solvabilité, le manque surtout de visibilité des marchés numériques ou analogiques fassent peur. Je le disais ce matin, cela angoisse tout le monde ; le changement fait peur. Cela fait également peur aux banquiers, et les producteurs, les opérateurs du marché audiovisuel ont d'énormes difficultés à démarrer, à trouver des relais de trésorerie pour assurer leurs activités, pour effectuer leurs prestations. Et on constate un grand nombre d'échecs, un grand nombre de faillites, souvent des faillites dues à un manque de tréso-rerie plus qu'à un manque d'investissements sur le fond. Il y a probablement davantage de producteurs que de banques qui ont fait faillite sur des projets audiovisuels depuis quelques années.
Je crois qu'il y a un constat simple aujourd'hui : les États ne peuvent plus financer seuls tous ces montants. Et il est vrai que le numérique rend accessible le marché audiovisuel à une plus grande couche d'intervenants parce que là où il fallait payer 100 pour avoir accès à un programme via un répéteur, avec le numérique, on paiera 100 divisés par 8 parce que ce répéteur sera démultiplié huit fois pour passer huit programmes. Donc les coûts peuvent être abaissés sur le plan technique. Mais ils seront toujours aussi élevés en matière de droits, et les États, à commencer par le plus puissant sur le plan financier au monde, les États-Unis, n'auront plus les moyens de développer l'audiovisuel dans leur pays. Est-ce que pour autant il faut abandonner la partie ? Non. Il y a trois clés qu'il faut prendre en compte :
- La première, c'est que la règle d'or aujourd'hui ce sont les financements mixtes public/privé. Quelles que soient les idéologies dans un pays, quelles que soient les traditions, on ne peut pas arriver à quelque chose d'efficace si on ne peut pas marier par un quelconque mécanisme les initiatives publiques aux initiatives privées.
- La deuxième clé me paraît être les regroupements, les rapprochements d'initiatives, quand l'État n'est pas présent, entre opérateurs privés. Il est vrai que c'est une des plaies de l'audiovisuel, notamment dans la production, comme dans le cas français où nous avons des centaines et des centaines de boîtes de production, dont très peu ont la viabilité financière, économique, suffisante, mais où chacune s'ancre farouchement sur son indépendance, sur son territoire, avec tous les risques que cela comporte et avec parfois l'échec au bout. Donc, il faut accepter, devant les enjeux de la télévision payante, de la télé-vision numérique, de la télévision tout court, de se rapprocher des autres, de discuter avec eux, de faire des tours de table, de monter des opérations qui ne vous laissent pas seuls face à des financements trop lourds.
- La troisième clé : il faut de l'imagination. Pour en donner quel-ques exemples, au titre de la Sofirad qui est actionnaire de beaucoup de chaînes françaises, nous sommes en contact avec de nombreuses chaînes et radios à l'étranger, et nous voyons comment se diversifient les systèmes de financement. Quelquefois, on va même jusqu'à oublier qu'il faut payer ! Les systèmes d'échanges, de barters, pour l'achat de programmes, se développent à une vitesse invraisemblable. À certains égards, il est incroyable que dans ce domaine de l'audiovisuel, qui est un des systèmes les plus en pointe de l'économie moderne, on revienne à l'un des systèmes les plus ancestraux de notre économie : le troc !
Et faire preuve d'imagination, c'est imaginer des systèmes de capital-risque, des systèmes d'échanges à deux, à trois, qui permettent de minimiser les coûts et de se protéger face à cette difficulté d'appréhender les marchés.
Pour terminer, je reviendrai à ce par quoi j'ai commencé, et même attaqué, en m'excusant auprès de mes deux collègues de tribune. Je crois qu'il y a un manque : on a beaucoup parlé ce matin d'ingénierie technique, d'ingénierie de programmes. Je crois qu'à toutes ces ingénieries nouvelles doit correspondre une nouvelle forme d'ingénierie financière. Peut-être pas avec les banques traditionnelles. On en a parlé avec le cinéma, il y a des mécanismes très adaptés et très spécia-lisés. Pour financer ces opérations de nature très particulière et très complexe, il faut qu'on réfléchisse et qu'on mette en uvre des pro-cédés financiers nouveaux. L'ingénierie financière suppose aussi des capacités d'imagination, des capacités d'exploration où on abandonne les schémas traditionnels et où on réfléchit à des choses nouvelles. On peut en donner quelques exemples, cela peut donner des résultats assez performants, et je serais tenté de suggérer à l'INA et à tous les centres de formation d'inclure dans leurs programmes des stages d'initiation à l'ingénierie financière, voire des stages de formation des banquiers, pour qu'ils perçoivent mieux cette spécificité du monde audiovisuel. Il y avait un peu de plaisanterie dans mon propos, veuillez m'en excuser. Merci.
|