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Michel Hamon
Michel Hamon (Directeur général de la Banque de la Cité) : Il y a deux choses que je ne peux pas laisser dire. Je crois que l'on fait un tour d'horizon et que l'on grossit un peu trop le trait si on dit qu'il y a davantage de producteurs qui ont déposé le bilan que de banques. Il faut toujours relativiser, tout dépend par quel bout de la lorgnette on regarde. Il y a quelques années en France, il y avait six intervenants bancaires : sur ces six, trois ont fermé complètement leur département ou ont déposé leur bilan. Je ne pense pas que, dans cette même période, 50 % des producteurs de cinéma aient déposé leur bilan. Donc, en valeur relative, et sur le secteur du cinéma et de l'audiovisuel que je connais bien (dans son stade de production et pas dans son stade de véhicule), je ne peux pas laisser dire que les banques ne financent pas le secteur de l'audiovisuel, car elles y participent, même très activement.
Ce rôle de caméléon que j'évoquais tout à l'heure par boutade et facilité intellectuelle a servi également à la profession des producteurs pour adapter, ou faire adapter par des intervenants que sont les pouvoirs publics ou le CNC entre autres, des mécanismes qui ont permis à la fois aux banquiers d'assurer le risque qui leur revient - je suis bien placé pour le savoir, je connais le montant de provisionnement que je passe tous les ans sur les risques que prend la Banque de la Cité (comme les bilans de la Banque sont connus, j'encourage ceux qui pensent que nous ne prenons pas de risques à les regarder !) - et également au système d'aide d'améliorer le système de protection. C'est ainsi qu'est venu se greffer sur le dispositif, il y a quelques années, un institut qui s'appelle l'IFCIC, institut qui vient aider la promotion de la production audiovisuelle et cinématographique lorsque le projet qui doit être mené présente un risque accru pour le banquier. À ce moment, l'organisme intervient et, au côté du banquier, apporte sa contre-garantie.
Le deuxième point concerne le financement des grands projets, et bien sûr il y a là la diffusion et la distribution. C'est un domaine dans lequel la Banque de la Cité n'aurait pas les moyens financiers d'intervenir car cela représente des capitaux colossaux, et pour cela il faut des structures financières très importantes. Généralement, ce sont les grands faiseurs, les grands monteurs de financements de projets nationaux ou internationaux et ils n'inventent pas ! Une ingénierie financière ne s'invente pas par un unique financier.
Cela a été mon préambule, et je maintiens qu'un financier n'invente pas un objectif. Il participe aux côtés de celui qui a un objectif, de celui qui vise une cible et qui sait alors qu'il peut venir présenter son projet aux établissements financiers compétents, et il y en a, fort heureusement, en France et à l'étranger.
Voilà ce que je voulais dire pour le moment.
Nadia Salah : Y a-t-il des questions ?
Marie-Pierre Gutmann, attachée audiovisuel (depuis la salle) : Est-ce que l'on pourrait revenir un peu sur le mécanisme de l'IFCIC ? Est-ce que l'on sait si ces mécanismes ont incité les banques à travailler un peu plus avec le secteur audiovisuel ?
Michel Hamon : Pour être un peu plus détaillé, je le fais bien volontiers, la création d'une uvre télévisuelle ou cinématographique peut être scindée en trois phases :
- Il y a l'instant T, que les producteurs de cette salle connaissent bien, où un producteur rencontre un porteur de projet, réalisateur ou auteur. Il naît de cette première rencontre l'idée d'en faire une uvre cinématographique ou télévisuelle qui va générer, dès cet instant, une recherche documentaire, une recherche de casting, une recherche de tournage qui vont commencer à provoquer des frais. C'est ce que mon collègue appelait tout à l'heure des frais d'établissement. Nous, nous appelons cela la préparation.
Pendant cette phase, tout peut arriver, c'est-à-dire que le producteur, qui va commencer à investir des deniers qu'il n'a pas le plus souvent, peut décider, après une exploration de deux, trois, quatre mois, que ce projet n'est pas réalisable. Parce qu'il ne peut pas réunir le casting ou trouver les plans de tournage, parce que l'idée finalement s'avère contre nature, contre murs, enfin, on peut imaginer toutes les circonstances qui vont le conduire à renoncer à l'uvre qu'il avait envisagé de créer.
Cette période-là, il faut la financer. Pour 130 projets qui voient le jour chaque année, on peut estimer qu'il y en a environ le double qui avorte. Et cette période est financée par des banquiers : la Banque de la Cité (et il y a deux autres intervenants majeurs, Coficiné et Cofiloisirs) participe à ce financement avec le risque aléatoire que j'énonçais tout à l'heure. Mais ce risque, le banquier ne peut pas le prendre seul. Ce serait difficile pour un producteur qui va faire son premier film en qualité de producteur, avec un premier réalisateur ; il aura toutes les peines du monde à convaincre un banquier, car il n'aura à mettre dans l'escarcelle pour demander son crédit que sa bonne tête, son atout à vendre, à bien vendre son produit, même s'il n'a pas fait une école de marketing.
À partir de ce moment, l'IFCIC, qui a été créé à l'instar des pouvoirs publics et qui est doté chaque année de fonds pour lui permettre de contre-garantir les crédits sollicités auprès des banques, va intervenir dans ce financement. Il va intervenir en offrant au banquier prêteur 70 % de garantie. C'est-à-dire que si les 100 francs investis vont à l'échec parce que le projet avorte, et que la société n'a pas les moyens de rembourser les 100 francs empruntés, en cas d'échec total, 70 francs seront pris en charge par l'IFCIC et les 30 francs seront pris en charge par la banque.
Fort heureusement, l'essentiel des circonstances conduit le producteur, par les bénéfices qu'il a tirés des films précédents, à pouvoir absorber l'échec, du moins une fois sur deux.
- Lorsqu'il ne va pas à l'échec et qu'il décide de poursuivre la production de son film, il va passer à la deuxième étape qui est le développement. Pour cette étape, on va pousser les feux !
On va ensuite étudier les coûts, on va chercher le financement : comment pourrai-je vendre mon film, à qui, à quel prix, quelle sera la durée ? On avance un peu plus.
- Et puis arrive la troisième étape, la plus exaltante me disent mes amis producteurs, celle où on va enfin tourner et fixer sur des milliers de mètres de pellicule l'uvre qui sortira en définitive.
Là encore, l'IFCIC, pour permettre l'émergence d'uvres de premiers producteurs ou de premiers réalisateurs, ou de films d'auteurs comme on appelle cela en France, des films un peu difficiles, à audience limitée, qui ne sont pas certains d'atteindre un quota de fréquentation-salle, alors l'IFCIC intervient pour contre-garantir jusqu'à 60 % du risque pris par la banque pendant la période de tournage.
Puis, lorsque le tournage est terminé et que nous allons entrer dans la période la plus difficile, la plus compliquée pour le réalisateur, qui est celle de la post-production, c'est-à-dire le mixage, le choix, le tri, pour sortir l'uvre définitive, et puisque le film est pratiquement terminé et qu'il a de grandes chances de sortir à la bonne date, alors l'IFCIC abaisse son taux de contre-garantie à 50 %.
L'IFCIC est un bon compromis nécessaire dans le cadre du mariage complémentaire de la finance, de l'axe stratégique culturel voulu par les pouvoirs publics, et aussi de la nécessaire implication du milieu de la production audiovisuelle, télévision et cinéma réunis.
Voilà à mon avis un exemple qui peut être copié sans trop de difficultés et qui permet à chacun de mesurer ses risques sur des conditions d'interventions qui sont à des taux - puisqu'il faut bien parler de cette configuration - qui restent très abordables pour le producteur français.
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