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Interventions diverses
Saïf Mestari, directeur général de la société de production Quorum (dans la salle) : Nous faisons des émissions de télévision et de radio. En tant que structure de production, nous avons besoin de liquidités, de trésorerie.
Pour rassurer Monsieur : à ma connaissance, aucune banque marocaine n'a fait faillite que je sache...
Nadia Salah : Malheureusement si. Elles bénéficient d'un système de sauvetage que la Banque Centrale impose aux autres banques, et la BMCE a actuellement deux ou trois banques dont elle assure le sauvetage, qu'elle maintient comme cela...
Saïf Mestari : Mais concernant des métiers de l'audiovisuel, des projets spécifiques à l'audiovisuel et au cinéma ?
M'fadel El Halaissi : On peut vous donner la liste des sociétés de production ou des sociétés spécialisées dans la production de l'image qui sont provisionnées dans nos banques et elles sont nombreuses.
Saïf Mestari : Ce sont des sociétés qui, comme pour n'importe quel produit, ont des comptes chez vous et qui...
M'fadel El Halaissi : Les probabilités d'échecs et de contentieux dans le secteur de l'audiovisuel sont beaucoup plus élevées que dans le secteur textile qui est aujourd'hui un secteur " à haut risque ". C'est une réalité et on peut vous fournir les chiffres au niveau du système bancaire.
Saïf Mestari : Les banques ne font pas suffisamment de prises de risque. Elles occupent des niches de prospérité. Est-ce que vous pouvez nous parler de vos résultats pour 1996 ?
M'fadel El Halaissi : Avant toutefois de rappeler les résultats, et cela dans tous les secteurs, à combien évaluez-vous les taux de profits ?
Saïf Mestari : Les nôtres ou les vôtres ?
M'fadel El Halaissi : Moyens : 15 %, 20 %. Vous admettez ces chiffres ?
Saïf Mestari : Les taux des agences de publicité se situant à peu près à ce chiffre, le chiffre réel après négociation se situe entre 5 et
10 %.
M'fadel El Halaissi : Les meilleures des banques ne font pas plus de 10 % ! Mais cela est peu important. Vous taxez à tort - je vous parle en toute franchise - les banques de n'avoir pas pris de risques dans le métier.
Prenez 2M comme exemple : les banques qui ont financé 2M ont pris une sacrée raclée, nous avons assumé !
Saïf Mestari : Attention, c'était une décision de l'État ; avec d'autres groupes, vous êtes partie prenante, ce qui n'a rien à voir avec le financement de petites ou moyennes structures.
Je voudrais revenir au cur de mon développement. On cite pour votre banque, avant impôts, un dégagement de 700 ou 800 millions de dirhams, c'est une niche de prospérité dans une crise ambiante.
Nadia Salah : Saïf Mestari, je vous connais, vous ne pensez pas ce que vous dites en ce moment... Vous provoquez !
Saïf Mestari : Si vous voulez... Mais je sais que dans les banques, il n'y a pas de département qui s'intéresse à l'audiovisuel, à la culture, alors qu'il y en a pour les chauffeurs de taxi, le secteur agricole. Je sais que vous gérez l'argent des autres, mais je sais aussi que par un jeu de cumul, vous pouvez remettre, octroyer à des entités.
J'ai noté que des banques d'affaires projetteraient ou pourraient financer ou participer au financement de projets audiovisuels. Ce que je remarque depuis ce matin, c'est que ce qui nous préoccupe est un problème de mentalités. Il faut savoir que la télévision, le cinéma, l'audiovisuel sont des enjeux idéologiques majeurs. Si aujourd'hui les institutions financières bénéficient d'une niche de prospérité, rien ne nous dit qu'elles pourront en bénéficier demain. C'est une protection systématique, générale vers ce que le monde deviendra demain, et il faudrait en prendre conscience et peut-être créer un département au sein de la BMCE, qui est une grande et belle banque et qui devrait y réfléchir.
Moulay Ahmed Belghiti : M. El Halaissi, nous sommes clients de la BMCE depuis notre création, et nous en sommes ravis.
C'est vrai que notre métier est un métier à risques, que nous sommes des saltimbanques. Mais après combien de temps - est-ce dix ans ? - pouvez-vous dire qu'une entreprise commence à présenter des preuves de durée et que la notion de risque minimal peut être dépassée ? Je ne peux que rappeler ce qui se passait à mes débuts. Lorsque j'allais voir un banquier, que je lui disais investir 10 millions de dirhams dans le domaine de l'activité audiovisuelle et la vidéo, il me disait : " Alors, vous allez vendre des cassettes ? - Non, du service...
- Alors des magnétoscopes ? - En fait, nous allons immobiliser cet investissement industriel destiné à proposer du service. " Et là, il fallait voir les yeux écarquillés de l'homme que j'avais en face de moi, qui me disait : " écoutez, laissez tomber... Nous, on ne connaît pas cela. "
Eh bien, si on n'avait pas mobilisé tout le monde publicitaire pour arriver chez les banquiers en disant : " Voilà, toutes les agences sont associées pour soutenir cette société, est-ce que maintenant vous nous prêtez de l'argent ? ", nous n'y serions pas arrivés. Ce sont ces garanties considérables qui nous ont permis de démarrer.
Aujourd'hui, comment quelqu'un qui n'a pas cela pourrait-il démarrer dans ce secteur ? Je me rappelle une petite chose qui m'avait vraiment frappé lors des accords du GATT, c'est tout simplement l'exception culturelle : tous les grands domaines de l'économie avaient été entre guillemets " dealés ", les deux grands blocs avaient pratiquement tout cédé, sauf l'exception culturelle, c'est-à-dire l'audiovisuel : l'audiovisuel fait partie de la souveraineté d'un pays.
Quand vous allez à New York pour la première fois, vous avez l'impression d'y être déjà venu grâce aux films, aux séries, etc., et c'est pourquoi j'aimerais qu'une des premières banques marocaines, et je sais que le président de la BMCE est féru de cinéma, puisse se pencher sur le problème de l'audiovisuel.
Nadia Salah : Je retire le mot de la bouche de Georges Vanderchmitt de la Sofirad, qui me dit : " Ce que les banquiers n'ont pas encore tous saisi, c'est que l'audiovisuel est passé, pour grand nombre d'entreprises, dans l'ère industrielle, c'est-à-dire une ère de prévision, de comptabilité, de gestion comme n'importe quelle autre entreprise. Et ces transformations doivent modifier les rapports que ces entreprises, petites ou grandes, ont avec leurs banquiers ou leurs systèmes de financement. "
Larbi Bennani, réalisateur-producteur de films (dans la salle) : Je m'adresse à Michel Hamon et je lui demande des précisions sur l'organisme qui partage les risques. Est-ce que son action pourrait s'étendre à ce qu'on appelle " les réalisations du Sud " ? Est-ce qu'il peut, sur un projet déjà accepté et déjà garanti par un organisme français, aider à couvrir certains risques pour un film qui part du Maroc ?
Michel Hamon : J'allais dire " hélas ! ", car depuis ce matin je me sens bien en osmose avec vous, donc, hélas non ! C'est une institution française qui a pour vocation la couverture des industries culturelles. J'ai donc été un peu elliptique tout à l'heure puisque je répondais à la question sur l'IFCIC par rapport au cinéma et à l'audiovisuel, mais son champ d'investigation est à 360°, c'est-à-dire qu'il participe également à la promotion culturelle à travers sa contre-garantie : c'est le littéraire, ce sont les industries culturelles au sens large du terme, c'est-à-dire la télévision, le cinéma, la post-production, le multimédia, le CD-Rom, enfin tout ce dont nous avons parlé depuis ce matin, plus le littéraire. L'IFCIC apporte une aide de contre-garantie pour marier les affirmations que vous lancez dans cette salle à l'égard de ceux qui sont sur ce plateau, et que même certains à la tribune se lancent entre eux, en toute amitié bien sûr ! Et bien cet organisme-là, entre autres, fait partie d'un dispositif beaucoup plus large.
L'autre jour, je suis allé à une rencontre au titre d'Eurêka Audiovisuel (l'institution européenne de promotion de l'audiovisuel) qui avait eu la gentillesse de m'inviter, pensant que j'avais des compétences notables pour les aider à réfléchir sur le financement du cinéma et de l'audiovisuel. Emporté par les quelques hectolitres de bière que nous avions bus la veille au soir dans les pubs irlandais, j'ai commencé mon propos d'une façon amusante (me semblait-il...) en disant que la France avait deux réputations et une caractéristique : la première réputation, c'est que les femmes y sont belles ; la deuxième, que les hommes les courtisent avec ferveur. Et que la caractéristique était un système de promotion de l'audiovisuel qui était probablement unique au monde.
Je peux donc vous le dire aujourd'hui : la France a cette chance, peut-être parce qu'elle a commencé un peu plus tôt que d'autres ou qu'elle a eu la volonté de promouvoir et de protéger la création de l'uvre, peut-être pas toujours sa distribution mais en tout cas sa création. Elle a donc su se constituer au fil des années, créer un environnement qui est propice.
Alors, c'est l'IFCIC, ce sont les fonds de soutien, c'est le COSIP, ce sont des fonds qui sont alimentés par la profession, et cela me guide vers vous pour vous dire : " Vous avez des questions, vous avez des reproches à formuler à l'encontre des banques et il est normal que vous le fassiez ". Les métiers d'argent n'ont jamais été considérés comme des métiers nobles, et nous y sommes habitués, comme mon collègue de la BMCE - du jour où je me suis marié, le premier repas de famille a été pour dire que les banquiers étaient des voleurs, qu'ils ne prenaient jamais de risques, donc je suis parfaitement rodé à toutes ces difficultés.
C'est bien de détruire, mais vous êtes là aujourd'hui pour cons-truire. Et il faut peut-être que vous regardiez comment vous pouvez trouver une ligne médiane sur ce terrain de foot plutôt que de vous taper dessus et de reprocher sans cesse à l'un sa lenteur, à l'autre son inaction, et je pense donc que le moment est venu, avec cette émergence, cette rupture technologique évoquée ce matin, l'audiovisuel de stock, mais aussi l'audiovisuel de flux. Si j'ai bien compris ce qu'a dit le ministre ce matin, il y a l'identité, il faut produire et vendre à l'extérieur.
Donc, arrêtons peut-être de nous faire des reproches. Posons-nous des questions comme celle que vous venez de poser. Comment pouvez-vous faire émerger, avec les pouvoirs publics, avec les professionnels, avec les banquiers un système qui vous permette de promouvoir ce que vous avez tous envie de faire : le banquier, de gagner un peu d'argent ; vous, de produire des uvres ; d'autres, de véhiculer votre savoir-être, l'humain que vous évoquiez ce matin.
M'fadel El Halaissi : Je voudrais répondre aux questions posées par M. Mestari et M. Belghiti. Je voudrais dire que le financement de l'audiovisuel est, pour toutes les banques, comme un financement quelconque, comme tout autre activité : il y a des besoins, une analyse de risques. Je pense, à l'instar de mon établissement bien sûr, qu'il est impossible d'ignorer l'audiovisuel. Si vous avez des projets qui se tiennent, quant à la forme et au fond, au niveau des banques, vous êtes les bienvenus. Je le confirme solennellement.
En ce qui concerne les gains des systèmes bancaires, je voudrais juste apporter une précision : il y a beaucoup de discours selon lesquels les banques gagnent trop d'argent. Ce qui est vrai, c'est qu'elles ne gagnent pas autant qu'on le pense par rapport aux fonds propres des actionnaires de ces banques, car s'ils avaient investi dans d'autres secteurs, ils auraient vraisemblablement gagné davantage que dans la banque.
Ensuite, je veux rappeler que des banques ont fait faillite et que c'est heureusement la solidarité qui a permis de sauver les banques malades. Parce que nous sommes convaincus que dans un pays en émergence comme le Maroc, une banque ne doit pas faire faillite. Et si une banque fait faillite parce qu'elle n'a pas gagné assez d'argent pour faire face aux créances contentieuses (la Banque Al Maghrib impose des conditions draconiennes comme des provisionnements à 100 % pour des impayés sur une année), il nous est imposé une totale solidarité pour que le système bancaire marche bien, qu'il soit en bonne santé. Et s'il est en bonne santé, vous allez mieux vivre. De plus, les pays où le système bancaire bat de l'aile voient leur cotation sur le plan international beaucoup baisser.
Enfin, je voudrais rassurer les investisseurs de ce secteur : nous avons mis en place un système de garantie. Mon confrère vous disait tout à l'heure que certains fonds sont garantis, et nous avons mis en place deux types de dispositifs valables pour toutes sortes d'investissements : c'est le Dar Ad-Damane (qui peut couvrir 50 % du risque bancaire sur des projets d'investissements, quelles que soient leurs natures), et maintenant le nouveau fonds de garantie de la Caisse centrale de garantie, qui est mis en place à des niveaux un peu plus élevés qui permettent également de couvrir jusqu'à 50 % des crédits bancaires accordés à la profession.
Nadia Salah : Je voudrais poser deux questions aux banquiers.
On a parlé d'activités de stock. Cela se finance comment des stocks en matière d'audiovisuel ?
Mon autre question concerne davantage la BMCE : est-ce que vous trouvez les entreprises de ce secteur suffisamment transparentes ? Est-ce que vous avez confiance dans les comptes qu'elles vous présentent ? Est-ce que vous avez confiance dans les analyses sectorielles que vous avez en main ?
M'fadel El Halaissi : La question est directe. Je vous répondrai directement ! Les banques n'apportent pas 100 % de crédibilité aux bilans qui leur sont présentés, quel que soit le secteur. Du moins jusqu'en 1996. Il y a maintenant des lois mises en place qui vont obliger les promoteurs, les gestionnaires, à devenir plus vigilants sur leurs déclarations bilancielles, ce qui fait que, dans l'avenir, nous aurons des documents comptables un peu plus crédibles. Cela dit, quelles que soient les lois, il y aura toujours un certain pourcentage de " non déclaré " ou de fausses déclarations, une partie que l'on essaye de cacher, soit en charges, soit en produits. Il nous est arrivé de recevoir un bilan destiné au fisc et non le bilan prévu pour la banque... C'est véridique. Ce sont deux documents totalement différents. Donc, grâce à la nouvelle législation, je pense que les choses vont s'assainir.
Mais pour votre profession, je crois que les choses sont moins transparentes que pour d'autres professions. En effet, il y a des prestations de service qui ne sont pas forcément assujetties à une facturation, à des déclarations, ce qui fait qu'on ne voit pas la couleur de ces prestations de service, ce chiffre d'affaires n'apparaissant pas sur le bilan, parfois même pas sur les mouvements bancaires. Ce qui est plus gênant, car dans d'autres corporations, on voit un chiffre d'affaires de 10 et des mouvements bancaires de 100... On comprend vite le degré de l'opacité ! Malgré la nouvelle législation, je pense qu'il faudra attendre trois à quatre ans pour que les bilans reflètent à 80 ou 90 % la réalité. On n'aura jamais 100 %.
Nadia Salah : Et le financement des stocks ?
Michel Hamon : Le financement des stocks, c'est un vrai souci pour le banquier, comme pour tout le monde d'ailleurs, parce qu'il n'existe pas de cours. Quand vous avez un stock, vous avez un prix de fabrication, vous stockez, vous établissez un prix de vente, vous vendez, vous faites votre marge. On l'a vu ce matin, l'uvre télévisuelle ou cinéma a été considérée comme un produit " Bic ", c'est-à-dire un produit jetable, utilisable une fois, deux fois, et puis jeté. L'émergence brutale du numérique, avec les bouquets qui ont été évoqués précédemment, a laissé entrevoir une demande particulière d'images pour alimenter toutes ces chaînes. À travers ma modeste expérience, je peux vous dire que mon plus gros sinistre depuis que je suis à la Banque de la Cité portait sur un financement de catalogue de droits pour une très grosse société de catalogues de droits audiovisuels, qui a fait beaucoup parler d'elle. Nous étions au moment des financements, bien avant ce gros besoin d'images. Il y avait un beau catalogue, aujourd'hui son prix est divisé par 20. Donc, quand le banquier avait financé 100, il se retrouve aujourd'hui avec 5 ou 6 !
C'est un vrai problème : société de flux, société de stock, certes... À quel prix, et comment le financer ? Eh bien moi, je n'ai pas encore la réponse, parce que ce n'est pas le prix que l'on paye aujourd'hui qui confère la solvabilité de demain, et je suis encore en réflexion pour essayer de trouver la solution. Je fais du financement de stock, mais je fais de l'ingénierie au jour le jour. Aujourd'hui, nous faisons de l'artisanat ! Il existe des clés d'évaluation, mais je reconnais qu'à chaque fois elles ont été déjouées, donc chat échaudé craint même l'eau froide !
Georges Vanderchmitt : Je voudrais ajouter, à la faveur d'expériences que j'ai eues quand j'avais des responsabilités à France 2 et en tant que diffuseur, que c'est toujours le diffuseur qui finance les stocks. Quand on achète une uvre de fiction, on achète l'original et on achète les droits de rediffusion, on achète un deuxième, un troisième, un quatrième, un cinquième passage, qui doivent être diffusés en respectant certaines contraintes de temps qui sont imposées par la profession, imposées par l'État.
Par exemple, vous achetez un film américain à 5 millions de francs, vous achetez en même temps une deuxième diffusion à 3 millions, une troisième à 1,5 million, mais la deuxième diffusion doit avoir lieu au minimum dix-huit mois après la première diffusion. Donc, j'avais en face de moi à cette époque des interlocuteurs qui étaient des producteurs français, lesquels étaient titulaires de droits étrangers, mais c'étaient les chaînes qui finançaient ces stocks (elles le font encore actuellement).
Cela pèse très lourd dans les bilans, et je rejoins ce qui vient d'être dit : c'est un problème qui n'est pas résolu aujourd'hui. D'autant plus que des variations de règles comptables pouvant intervenir, on se retrouve avec des obligations de provisionnements considérables, ce qui a entraîné, par exemple, France 2 il y a un an et demi, et il y a quatre ans, à provisionner l'apurement de ces stocks.
Mais il y a une part d'inconnu, d'imprévisibilité. Il convient d'appliquer des méthodes d'ingénierie financière qui soient très adaptées à ce milieu et en tenant compte du fait que, de plus en plus, la contrainte économique fait que la plupart des acteurs sont obligés, qu'ils le veuillent ou pas, de jouer le jeu et de se mettre à cette notion d'entreprise, et de ne plus trop jouer les saltimbanques mais d'être vraiment des chefs d'entreprise.
Nadia Salah : Quelle jolie conclusion... On n'a pas envie d'ajouter quoi que ce soit. C'est votre sentiment ? Une question encore : Sarim Fassi-Fihri, producteur de films.
Sarim Fassi-Fihri : Il y a une forte dualité entre la Banque de la Cité, qui est une banque spécialisée, et la BMCE, qui est une banque généraliste d'un pays émergent. Il ne peut y avoir de comparaison ; je sais ce que vous faites, je sais ce que la BMCE fait. Par contre, je crois que la BMCE ou d'autres banques marocaines devraient essayer de s'intéresser plus à ce domaine plutôt que de dire : " Nous vous considérons comme une entreprise normale, c'est un secteur comme un autre ! " Les banques se sont spécialisées dans certains secteurs. Aucune jusqu'à présent ne s'est spécialisée dans l'audiovisuel. Personne ne sait de quoi on parle quand on parle d'audiovisuel. Cela je peux vous l'assurer, bien que vous ayez participé au financement de 2M, mais c'était une décision politique, et même si vous vouliez être regardant, vous n'y connaissiez rien. Je crois donc que, si on veut avancer, il faut d'une part que les banquiers se spécialisent davantage dans ce secteur, et d'autre part (on a parlé tout à l'heure de la fonction de trésorerie par la Banque de la Cité) qu'il y ait une fonction de trésorerie jouée par les banques, qui soit garantie par les textes, par une ingénierie, par un cadre juridique qui nous manquent encore ici. Il y a un travail à fournir par les pouvoirs publics, à notre niveau, au niveau des professionnels, pour créer des cadres pour développer ce secteur, et au niveau des banques également, il y a aussi une obligation de s'intéresser un peu plus à ce secteur plutôt que de dire : " on vous considère comme un autre secteur " et de dire : " On n'y connaît rien et on ne développera rien de plus que ce qu'on a fait jusqu'à présent ! "
M'fadel El Halaissi : Je me suis mal fait comprendre tout à l'heure quand j'ai dit que le financement de l'audiovisuel c'est comme tout autre projet. Ce n'est pas dans le sens où on vous considère comme tout le monde. Non, en suivant votre opinion, on devrait avoir autant de banques que de secteurs d'activités. Il faudra avoir une banque spécialisée dans l'audiovisuel, une banque spécialisée dans le textile, une banque pour la pêche et l'agriculture !
C'est à vous les spécialistes de venir vers la banque, pour lui expliquer le métier. Elle vous écoute. On apprend de tous les métiers.
On apprend tous les jours ! Avec le pêcheur, avec l'agriculteur, avec l'industriel de la métallurgie, on l'écoute, et on essaie de comprendre ses problèmes pour lui apporter les solutions adéquates. Donc quand j'ai dit tout à l'heure que l'on vous considérait comme les autres projets, c'est uniquement dans l'analyse du risque. Ce risque est analysé de la même manière, que ce soit dans la métallurgie, l'agriculture ou la pêche, ou dans l'audiovisuel.
Sarim Fassi-Fihri : Excusez-moi de vous interrompre, mais je dis " non " ! Je peux venir demain vous proposer d'ouvrir un supermarché sur Mars, vous serez partant, mais si je viens proposer une construction de studios, vous me direz : " Je ne sais pas ce que c'est ! " C'est aujourd'hui notre gros problème avec les banques, aucune ne s'est intéressée à l'audiovisuel alors qu'elles ont été dans l'obligation de s'intéresser au textile, aux industries d'exportation, à la pêche, mais malheureusement pas à l'audiovisuel. Et là, vous êtes vraiment amenés à le faire si vous voulez que ce secteur se développe.
M'fadel El Halaissi : Je pense, M. Fassi-Fihri, que certains portefeuilles de banques et de la nôtre en particulier peuvent nous donner l'image de banques qui financent l'audiovisuel. Il y a suffisamment de projets et ce n'est pas parce que l'on ne connaît pas suffisamment le métier qu'on ne le finance pas. On fait confiance à M. Fassi-Fihri qui présente un projet, on l'écoute, on le comprend, on détermine ce qu'il souhaite et on marche avec lui, parce que c'est lui le gérant de ce projet, c'est lui le professionnel. Nous ne faisons que donner le crédit : on ne doit pas se substituer au professionnel lui-même, il faut faire la part des choses. Quand on nous présente un projet, on analyse les risques, on essaye de comprendre quelles sont les modalités de défaillance, ce qui peut arriver, quels sont les risques qui feraient que cela pourrait ne pas marcher de telle sorte que nous nous trouvions dans une situation d'impayés. Voilà l'analyse que le banquier fait. Mais de là à dire qu'il doit savoir comment l'ingénieur du son doit monter, comment le producteur doit réaliser, cela est le métier du professionnel, et c'est dans ce sens-là que j'ai dit que le banquier analyse le projet du producteur, comme tout projet, en matière de risques. Maintenant, en financement de projets, les banques (je parle évidemment pour la mienne) ont beaucoup d'entreprises et nous avons des engagements relativement importants par rapport au marché national dans le secteur de l'audiovisuel.
Nadia Salah : Dans cette interactivité, j'ai un intervenant qui veut vous poser une question.
Michel Hamon : Combien êtes-vous de sociétés de production au Maroc ?
Sarim Fassi-Fihri : Selon les secteurs, je dirais qu'il y en a quatre ou cinq par secteur. En fiction, en télévision, en publicité. Également en cinéma.
Michel Hamon : Donc une vingtaine au total. Quel est le degré de solidarité entre vous ?
Sarim Fassi-Fihri : En fait, et c'est pourquoi je parlais par secteur, c'est exactement comme en France : les producteurs de films publicitaires n'ont rien à voir avec les producteurs de téléfilms ou de longs métrages.
Il n'y a, en France, que quelques sociétés qui font les deux, mais c'est plutôt sectoriel.
Michel Hamon : Alors seriez-vous prêts à vous regrouper pour constituer une société de cautions mutuelles ?
Sarim Fassi-Fihri : Absolument !
Michel Hamon : Alors c'est un projet qu'il faut mener jusqu'à son terme parce que c'est un des vecteurs, me semble-t-il, où vous pourrez démontrer qu'au-delà des intérêts personnels défendus par la société, vous êtes aussi là pour vous regrouper et promouvoir l'identité culturelle à laquelle vous avez raison de vous accrocher.
Nadia Salah : D'autant plus que M'fadel El Halaissi de la BMCE proposait de faire la même chose pour la formation puisque les dimensions de ces marchés sont réduites.
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