Dans une société marocaine qui s'est beaucoup urbanisée ces vingt ou trente dernières années, c'est la scolarisation des jeunes citadins qui avait retenu l'attention. Certes la nouvelle orientation éducative mise sur pied au lendemain de l'indépendance visait une scolarisation d'un plus grand nombre d'enfants, toutes origines géographiques confondues et pour le même cursus.
Mais dans les faits elle ne s'est pas opérée entièrement en faveur des campagnes faute d'infrastructure et d'équipements scolaires.
Il fallait aussi à la faveur de ce sursaut éducatif mettre fin aux divers types d'enseignement, vestige du passé, et leur substituer un enseignement marocain unifié où la langue arabe avait la primauté, le français et l'espagnol étant désormais considérés comme langues d'ouverture mais avec un statut privilégié.
D'inspiration centralisatrice, cette option entendait dispenser un enseignement unique, avec des programmes préalablement établis et modulés par niveau scolaire de façon impérative, et enseignés de façon uniforme sur toute l'étendue du royaume, au détriment de toute spécificité régionale que l'école rurale était supposée incarner.
Il fallait cependant se rendre à l'évidence et prendre en compte la vraie nature de l'enseignement en milieu rural, qui était, à tout le moins avant 1956, un enseignement instrumental auquel était assigné un objectif essentiel : initier les jeunes ruraux à la lecture et à l'écriture, les familiariser avec les techniques agricoles modernes, favoriser leur insertion dans leur lieu d'origine, sans pour autant fermer la porte aux plus méritants d'entre eux, d'une proportion très faible il est vrai, d'entreprendre des études plus poussées ou d'envisager un cursus d'apprentissage professionnel.
En mettant fin à la dualité scolaire ville/campagne et en prônant une école unique pour tous sans différence sociale, géographique ou de sexe, la nouvelle finalité de l'enseignement n'en a pas moins creusé, sous le sceau de l'uniformisation, des disparités entre les villes et les campagnes dont on peut citer notamment la " fossilisation " de l'école, dès lors que cette institution était en peine d'enseigner les programmes scolaires dans leur plénitude pédagogique par manque d'enseignants qualifiés et motivés, dès lors aussi que l'instituteur n'est plus l'incarnation du " maître idéal " jouissant d'une réelle autorité morale, mais un passager en transit d'autant qu'il est fréquemment un jeune citadin en quête d'une opportunité pour être muté en ville.
N'ayant plus d'interlocuteur véritable, représentant de l'institution scolaire, en l'occurrence un maître d'expérience habitant les lieux de l'école, bien intégré à la vie du village ou du douar, pouvant apporter sa caution et son soutien à l'école et à son environnement, les parents d'élèves se désintéressent de celle-ci et préfèrent occuper utilement leurs progénitures dans les travaux des champs. S'agissant des jeunes filles, les considérations d'ordre matériel et les pesanteurs sociologiques ont souvent raison de leur ténacité à poursuivre une scolarisation normale. D'où une déscolarisation continue de la campagne. Cette désaffection tient aussi à d'autres facteurs qu'il serait fastidieux d'examiner ici par le menu.
Comment penser l'école rurale d'aujourd'hui ? La question est d'actualité, tant elle fait l'objet d'un large débat national, tant le fossé est profond, entre le monde citadin manifestement privilégié en matière d'éducation et le monde rural qui présente le même taux de scolarisation que celui des pays les plus déshérités.
C'est la raison pour laquelle le ministère de l'éducation nationale a mis en œuvre avec l'aide de pays partenaires, et le concours d'organismes internationaux, une stratégie de développement de la scolarisation en milieu rural.
Il s'agit de désenclaver les campagnes de leur isolement par la mise en œuvre d'une nouvelle dynamique scolaire et la promotion de l'école rurale.
Dans cette perspective, la commune et l'association de parents d'élèves rempliraient un rôle pivôt pour améliorer l'infrastructure et l'environnement physique de l'école, pour instaurer une dynamique d'encouragement de la scolarisation en zones prioritaires, celles qui sont sous-scolarisées, et pour faire de l'école un pôle attractif en mesure de lui imprimer d'autres rôles dans l'éducation des enfants, des adolescents et des adultes ou dans tout programme d'alphabétisation et de sensibilisation.
A la faveur de ce renouveau pédagogique, et en dehors des conditions institutionnelles et organisationnelles qui l'accompagnent, la mission de l'enseignant a été redéfinie, tout comme seront réexaminés les contenus des programmes pour refléter les préoccupations de l'enfant face à son milieu environnemental, mais aussi face à son devenir.
En un mot, une telle stratégie, loin de se cantonner dans un enseignement utilitariste, loin de penser l'enfant en termes de handicaps, s'efforcera de prendre en compte son " vécu ", d'améliorer ses compétences, de répondre à ses motivations tout comme elle doit lui permettre d'exprimer par la plume, par le trait, par l'image toute l'émotion esthétique qu'il ressent en lui et qui ne demande qu'à surgir…
Radia El Hosni