Quand culture rime avec Culture

Depuis maintenant deux ans, l'Institut français de Rabat détache un animateur théâtre au lycée agricole de Temara, établissement du ministère de l'Agriculture. Animant les ateliers des mercredis après-midi, sa mission comprend aussi, par souci de pérennité de l'action, la formation d'un animateur du lycée. Le théâtre semble être indissociable de ce lieu familial, estudiantin et chaleureux, qui par certains côtés dénonce la froideur de nos écoles.

Fermez les yeux. Nous sommes en 1953... Les pères jésuites viennent de fonder à Temara le premier lycée agricole marocain. Pour des dizaines de jeunes venus de campagnes parfois très éloignées, une nouvelle vie a commencé. Pas de taxi. Pas de télévision. Lorsque le vendredi soir arrive, les pères enseignants deviennent pères amusants. La journée, jeux et sport animent ce lieu noyé de verdure. Le soir, tout le monde se retrouve autour du feu et chante. Les histoires se succèdent. Les sketches aussi. Certains élèves ont la chance de préparer la pièce de fin d'année dans la " classe théâtre ", fierté des pères.

Aujourd'hui encore, après le départ des pères, le théâtre fait partie intégrante de la vie intérieure de ce lycée, au point que sur les 90 élèves internes, 15 sont impliqués dans cette activité. Faire du théâtre dépasse le jeu d'acteur : les élèves deviennent décorateurs, costumiers, metteurs en scène. Autant d'armes dont dispose le théâtre pour séduire. Même s'ils ne sont jamais allés au théâtre ou s'ils n'ont jamais fréquenté les maisons de jeunes où le ministère marocain de la Jeunesse et des Sports organise des activités théâtrales, les jeunes de ce pays aiment regarder, à la télévision, les pièces marocaines, rares programmes où ils retrouvent leur quotidien authentique. Et si le théâtre est le moyen pour ces élèves arabisants de ce lycée de pratiquer d'une façon peu formelle le français, c'est aussi l'occasion de développer leur personnalité, de l'enrichir à travers leur personnage, d'apprendre à faire confiance aux autres mais aussi à soi-même et pour certains, en difficulté scolaire, d'afficher une sensibilité particulière et revalorisante.

Tous les mercredis après-midi, on peut entendre ces élèves répéter pendant plus de deux heures : les uns, Tartuffe – français ou marocain, mais surtout Tartuffe ! –, frappant l'air d'allitérations moliéresques, les autres, bourgeois infidèles invoquant les cieux de Labiche sous le regard du Deus ex machina de l'Institut français de Rabat. Derrière ces voix qui, tout au long de l'année, se veulent de plus en plus rassurées, on devine toujours les coups de marteau appliqués des artisans du décor. Le grand soir venu, tout doit être au mieux pour que chacun ait l'impression que ce soir n'est pas comme tous les autres.

La salle du foyer des élèves s'éteint… la centaine de spectateurs, parmi lesquels parents et enseignants, font silence… on entend encore les cris des jeunes frères et sœurs qui courent au milieu des sièges… les projecteurs s'éclairent… moment magique et furtif.

Demain, la vie reprendra son cours pour ces comédiens : les leçons, le sport, les tâches ménagères des bungalows, la préparation du petit jardin adjacent dont le plus beau sera primé, lycée agricole oblige.

Jean-Luc Troia


Zellige n°4, Janvier 1997
© Service Culturel, Scientifique et de Coopération de l'Ambassade de France au Maroc