Ecrits dans le SIEL

Du 8 au 17 novembre dernier, les livres publiés au Maroc, en France et dans tout le monde arabe ont tenu Salon à Casablanca. Un rendez-vous manqué ?

Un livre peut être abordé et goûté de cent manières différentes, selon qu'il est feuilleté sur un coin de table, étudié le crayon à la main, qu'il fait l'objet d'une lecture obligée sur le chemin de l'école ou qu'il exalte, sous les draps, ce "plaisir divin" auquel Marcel Proust a rajouté tant de pages.

Ainsi en est-il d'une manifestation qui les a rassemblés par milliers : chacun peut lire dans le SIEL (Salon international de l'édition et du livre) pour en faire son propre bilan. A-t-il été un " bon " ou un " mauvais " salon ? Un alibi médiatique brandi pour faire oublier les vraies raisons de la crise, une épreuve supplémentaire infligée à des professionnels déjà surmenés ou une fête de la culture qui fit descendre dans la rue plusieurs centaines d'auteurs et d'éditeurs, pour la plus grande joie de dizaines de milliers de lecteurs ?

Dans son ensemble, la presse marocaine ne s'est pas montrée tendre avec les promoteurs du Salon de Casablanca : " Les traits d'un salon sans attrait ", titrait Libération, fort critique à l'égard de cet " immense labyrinthe ", " foire sans âge " où les " touristes livresques " déambulaient trop souvent voilés et où les éditeurs étrangers jouaient des rôles de figuration. Le reporter de L'Opinion manifestait, quant à lui, un réel manque d'enthousiasme, dans lequel il voulait faire entendre la déception de la vox populi : " Il fait froid, il pleut, il y a peu de monde au Siel 96 (…) et tous répètent les mêmes griefs contre une organisation – le ministère des Affaires culturelles et l'Office des foires et expositions de Casablanca – qui laisse à désirer. Al Bayane, n'ayant peur ni des livres, ni des mots, accusait en toutes lettres ceux qui avaient tenu à bonne distance des stands telle maison d'édition arabe d'avoir " assassiné le lecteur ", tandis que Le Matin du Sahara s'interrogeait gravement sur le fait de savoir si le Salon avait atteint les objectifs ambitieux qui lui avaient été assignés voici presque dix ans. Et, moins d'une semaine après la clôture du Salon, Les Nouvelles du Nord portaient l'estocade : " Avec beaucoup moins de moyens, écrivains et professionnels marocains du livre ont pu voir, fin octobre, ce que l'Institut français de Tanger avait pu organiser. "

Si, à cette mauvaise humeur affichée, l'on ajoute des statistiques officielles faisant état d'une baisse substantielle du nombre des entrées, on conviendra que le SIEL – VIe édition – était pour le moins chargé. Pour ne dire orageux, puisque certains virent la bourrasque refouler un éditeur pourtant lesté d'un catalogue prestigieux et quelques éclairs zébrer l'horizon du côté de l'aéroport…

Cependant, à moins de se complaire dans la diatribe, on ne saurait se limiter à une lecture exclusivement négative du Salon de Casablanca.

D'abord, une foire est un miroir où sont reflétés les traits de la profession qui s'expose. Et, par les temps qui courent, chacun sait que l'édition n'est pas exempte de quelques rides ! La faiblesse du pouvoir d'achat chez nombre de lecteurs potentiels, les aléas du transport ou de la douane, la cherté des livres français importés, la rareté relative d'une création marocaine de qualité, la pression effectuée par des machines éditoriales de propagande qui veulent saturer à tout prix la demande d'imprimés, tout cela ne doit ni ne peut être imputé aux défaillances du commissariat du Salon de Casablanca ! Bien au contraire : grâce à la visibilité qui leur a été donnée pendant près de deux semaines, les problèmes du livre et de l'édition, placés en pleine lumière, n'ont jamais été aussi près de trouver leur solution. Les professionnels ne s'y sont d'ailleurs pas trompés en organisant, en marge du Salon, des colloques, des réunions et des débats auxquels ont souvent participé des officiels de haut niveau, otages consentants d'interlocuteurs qui ne furent pas toujours tendres. Quinze mesures, pas moins, allant de la promulgation d'un code des investissements culturels à la refonte de la législation sur la propriété intellectuelle en passant par une meilleure coordination entre les ministères concernés par l'écrit, furent définies à l'occasion de ces tables rondes et constitueront la base sur laquelle une nouvelle politique du livre pourra être édifiée.

France-édition et le Service culturel de l'Ambassade de France ne furent pas en reste en organisant une journée entière de rencontres, de discussions et d'interventions sur le thème – essentiel dans la coopération franco-marocaine – des ouvrages de sciences humaines et d'enseignement, durant lesquelles on ouvrit plus d'une perspective permettant la concrétisation prochaine de projets éditoriaux.

Ensuite, on aurait été bien en peine de retrouver la morosité émanant de certains commentaires dans la foule des jeunes gens qui envahissaient les allées du salon pour découvrir, admiratifs ou amusés, le visage de " leurs " auteurs et celui de personnages qui restent d'ordinaire cachés sous leurs couvertures ou derrière leur label : les éditeurs.

Or, à Casablanca, chacun se plaît à constater que Le Fennec avait de beaux yeux, qu'Eddif ne manquait certes pas d'enthousiasme, qu'à Toubkal on savait aussi rire et, dans le stand d'Arrabeta, qu'on n'avait pas ses ambitions dans sa poche ! Rien de tel qu'un grand marché de lecture pour donner de la chair et de la vie au livre et en faire un objet convivial.

Casablanca a donc fort bien tenu son rôle de caisse de résonance, un rôle d'autant plus précieux sur le continent africain que le livre ne sait pas toujours très bien s'y faire entendre. Lieu privilégié de retrouvailles entre des publics et des producteurs très différents, ce salon se clôt donc, lui aussi, sur un bilan contrasté. Et comme il n'est pas sûr qu'une administration, fût-elle culturelle, est l'organisation la mieux à même de gérer une opération qui tient à la fois du forum d'idées, du grand spectacle et de la braderie, on avance avec de plus en plus d'insistance que le prochain salon doit être organisé par les professionnels marocains du livre, comme ç'avait d'ailleurs été le cas à ses débuts. Avant de le savoir, il nous faudra attendre deux ans. Le temps de lire tant de livres…

Jacques Bertoin


Zellige n°4, Janvier 1997
© Service Culturel, Scientifique et de Coopération de l'Ambassade de France au Maroc