|
La question des Archives, qui n'intéressait naguère que les historiens de métier, est devenue, dans tous les pays, un sujet d'actualité qui retient l'attention d'un public de plus en plus nombreux et nourrit parfois vifs débats.
La mondialisation de tous les secteurs de la vie, les interprétations nouvelles d'un présent harcelant, les techniques d'exploitation informatique exacerbèrent la recherche. Les délais de consultation des fonds ont, dans tous les pays, été considérablement réduits et ramenés à trente ans, voire vingt-cinq ans. Au souci, et aux moyens accrus d'information, s'ajoute celui, on moins général, d'échapper à l'inéluctable banalisation par le secours aux racines de son propre passé, de retrouver le fil d'une histoire rompue. Souci individuel, souci d'Etat. Les pays décolonisés veulent justement se réapproprier une histoire qui leur semble avoir été confisquée. Ils entendent reconstituer, exploiter leur patrimoine. Partout des jeunes écoles historiques s'attachent à cette oeuvre. Elles contestent systématiquement, dans un premier temps et par réaction, les interprétations de l'histoire coloniale suspectée de partialité. Cependant au-delà du manichéisme, qui oppose des travaux jadis hagiographiques à des études uniformément critiques de naguère, apparaît aujourd'hui la volonté et d'une nouvelle lecture et d'un élargissement des sources.
L'histoire du Maroc, étroitement mêlée à celle de l'Europe, demande que soient repérées, identifiées, analysées, confrontées des sources éparpillées à l'étranger comme dans le pays. Documents d'ici et d'ailleurs sont aussi nécessaires pour le va-et-vient de la recherche entre l'endogène et l'exogène.
Parmi ces dons, et témoins de près de cinquante ans de vie commune de la France et du Maroc, les plus méconnus et des plus intéressants sont ceux dits du Protectorat conservés à la Bibliothèque Générale et Archives de Rabat.
A l'indépendance retrouvée, en 1956, les archives de l'administration dite néo-chérifienne (celle mise en place à partir de 1912) en charge de la modernisation et du contrôle des la vie politique et publique du Maroc furent partagées entre fonds de souveraineté et fonds techniques de gestion. Les premières, qui concernaient en particulier la Résidence et l'action politique firent retour à la France.
Restèrent à Rabat les archives "techniques". Pour différentes raisons elles ne furent ni reclassées ni protégées. Au fil des ans, des déménagements et de la consultations mal contrôlées le désordre augmenta pendant que la quantité diminuait. Un triple péril apparut : une recherche nationale se faisant en majeure partie à l'étranger, un patrimoine menacé, une mémoire en partie occultée.
|
|
|
|
Cette richesse culturelle constitue en fait l'héritage commun d'une histoire marocaine et française étroitement unie pendant près d'un demi-siècle. Sa conservation et sa consultation seront désormais assurés selon des techniques d'archivage modernes, grâce à des opération de répertoriage, de catalogage et de saisie informatique des documents. Un protocole d'accord a été signé à cet effet entre le Ministère marocain et de la Culture et la Mission culturelle de France.
Il s'inscrit dans le programme de coopération culturelle et concerne les quelques deux mille mètres linéaires d'archives de la période 1912-1956 conservées à la Bibliothèque générale de Rabat.
Une évaluation fut faite en juillet 1995 de la nature du dépôt à cette date, un examen en juillet 1996 des conditions techniques de l'inventaire et de la saisie par ordinateur. Le fonds d'Archives représente environ 2 500 mètres linéaires, dont environ 250 mètres correspondent au séquestre austro-allemand (1885-1920). Ces pièces sont conservées à la Bibliothèque Générale de Rabat où le Ministre de la Culture a récemment aménagé un local pour les documents historiques.
Un relevé rapide initial a montré l'ampleur et l'intérêt de certains fonds de même que leurs lacunes. Toutes les directions techniques sont représentées, mais avec une très grande disparité quantitative. Si les documents concernant le commerce, les eaux et forêts, les mines, les travaux publics sont en série abondante et continue, le fonds des régions est plus réduite. Autant que permettait l'entrave de ces nombreux documents d'origine très diverse on peut signaler parmi les domaines les plus importants les fonds suivants :
Le fonds du Contrôle des Municipalités est assez homogène (par municipalités et par année), mais comporte des lacunes chronologiques pour certaines villes comme Casablanca ou Mogador.
Le fonds des régions, qui aurait été des plus intéressants, est malheureusement réduit pratiquement à la seule région du Gharb. De nombreuses pièces ont disparu.
Les séries très techniques, comme le commerce, les mines et les travaux publics sont les plus riches et les mieux conservées, ayant été les moins consultées. Pour l'enseignement ont été surtout conservés les dossiers personnels, tandis que le fonds iconographique, qui fut important, a presque complètement disparu.
Quant au fonds du séquestre austro-allemand, dont la pièce la plus ancienne semble remonter à 1885, malgré son importance, est l'un de ceux qui ont été le plus malmenés par les transports et les consultations.
L'opération qui porte sur l'ensemble du fonds du "Protectorat", doit, après récolement et reclassement, en permettre l'organisation en saisies thématiques, dont les documents seront saisis sur ordinateur, et aboutir à la constitution d'un inventaire signalétique et à une libre consultation.
Les premiers mois ont permis la constitution, d'après les organigrammes recomposés de l'administration entre 1912 et 1958, de séries correspondant aux services dont étaient issus les documents. Les dernières semaines de 1996 ont été consacrées à la mise en forme de bordereaux de saisie, une double tâche initiale, matérielle dans le dépôt, et conceptuelle.
Matériellement, l'opération, après le repérage initial, a débuté par le travail le plus sommaire, mais préalable indispensable, de récolement. Il consiste à situer l'emplacement exact de tous les éléments (liasses, registres, cartons) procédant de la même source administrative et disséminés dans le dépôt. Le tableau de récolement indique le numéro dans la travée et des tablettes conservées. A partir de cet inventaire "topographique" est procédé actuellement au regroupement et au reclassement des données de même origine. Autant que possible sont respectés, dans cette remise en place, un ordre chronologique et thématique. Cette phase peut être abrégée par la saisie informatique, des cotes provisoires étant attribuées au fur et à mesure du traitement de chaque dossier.
Parallèlement était entrepris, par la constitution de l'histoire administrative du Protectorat, la constitution de séries correspondant aux grands services, anciennes directions souvent à l'origine des ministères actuels.
Le désir d'un traitement informatique conduisit, en même temps, à préparer le travail de saisie par la mise au point de bordereaux propres à chaque série (et à l'intérieur de chacune à des sous-séries) et à l'élaboration de listes des mots d'autorités (personnes, lieux thèmes).
Un stage d'initiation d'un personnel destiné à traiter le fonds et permettant en outre de tester la pertinences des critères adoptés, fut organisé en décembre 1996. Les premières saisies ont débuté dans les premiers jours de 1997. Trois séries ont été choisies : celle du Contrôle des Municipalités (série A), celle des Régions (série B), et celle du Commerce (série C), en fonction, pour la première, de son large intérêt historique, pour la seconde de la modestie du volume, pour la troisième de la facilité du traitement.
Au terme de l'opération, qui s'étalera sur deux ans, l'ensemble des documents pourront être consultés par ordinateur grâce à un guide qui permettra aux chercheurs une meilleure utilisation de séries reconstituées. Cette expérience pilote constituera ainsi une référence pour les futures actions à mener pour la sauvegarde d'un patrimoine unique.
Jean-Louis Miège,
Professeur des Universités, historien.
|