Ambassade de France au Maroc
Service Culturel, Scientifique et de Coopération

- ZELLIGE n°6, novembre 1997 -
Lettre d'information du Service culturel, scientifique et de coopération
de l'Ambassade de France au Maroc

Incipit et explicit des éditions lithographiques de Fès

     Dès l'apparition de l'imprimerie arabe à Fès, le livre prend une morphologie, une structure et une constitution qu'il gardera près d'un demi-siècle durant lequel les presses lithographiques de Fès ont produit des chefs-d'œuvre. Cette production constitue actuellement les incunables du Maroc. Un fond d'une valeur artistique et d'une richesse scientifique inestimable.

L'architecture des livres lithographiques de Fès a très peu varié. Les raisons de cette constance sont peu étudiées. Elles sont dues, en grande partie, à l'unité géographique. Car, si on exclut le premier livre arabe imprimé au Maroc à Meknès en 1865, nous n'assistons à aucune création lithographique ailleurs qu'à Fès.

L'ouvrage commence par une page de titre où figure au recto un titre et au verso un titre de départ. Le corps du livre est constitué généralement de plusieurs textes, le texte principal, le metn au centre et le commentaire ou la glose ('al hachiya) en marge.

Le livre se termine par un colophon qui varie en fonction des ouvrages. La pagination était au début organisée par cahiers. Seules les réclames permettaient l'assemblage à la fin du tirage.

Les titres et les colophons offraient au scribe-lithographe le seul espace où il exerçait ses talents artistiques. Mais les éléments graphiques dont il usait étaient limités. L'élément de base est l'écriture maghrébine calligraphiée. Le trait sert à limiter l'encombrement de la page et l'encadrement géométrique, souvent triangulaire, du titre dont la composition est analogue à l'amortissement d'un alinéa. Certains incipits sont d'une rare beauté.

 
Avec l'apparition du décor floral, le filet gouttière qui délimitait les espaces est remplacé par des bandeaux qui, contrairement au livre latin du XVIème siècle, n'est pas composé de fleurons ou de vignettes mais dessiné.

La glose, lorsqu'elle faite par un auteur confirmé, fait l'objet d'un second titre de même importance que le premier, créant ainsi une singularité bibliologique : deux titres de même importance sur une même page.

L'impression lithographique de Fès ressemble au manuscrit à s'y méprendre. Pour parfaire cette similitude, le lithographe encoche le début de l'ouvrage pour permettre à l'enlumineur de dessiner un bandeau accompagné parfois d'un fleuron marginal pour annoncer le début du chapitre.

Cette recherche de similitude n'est pas motivée par les mêmes raisons que celles des imprimeurs français du XVIème siècle. L'intervention de l'enlumineur ou du rubricator se fait, le plus généralement, après l'acquisition du livre.

L'incipit liber (le cy commence) est rédigé dans une prose cadencée. Il contient souvent la dédicace et les louanges adressés au souverain. Le colophon, en forme de cul-de-lampe, termine le texte. De ce fait, son importance dépend de la l'espace disponible. Certains livres peuvent avoir deux colophons. Le premier, en forme d'amortissement de l'alinéa, sert d'explicit au manuscrit. Le second est celui du livre imprimé.

La table des matières, introduite tardivement, a nécessité la pagination globale de l'ouvrage tout en maintenant, dans un premier temps, la pagination par cahiers. Cette évolution des constantes graphiques a été accompagnée de l'apparition de variantes qui ont contribué à donner à l'édition lithographique de Fès sa configuration définitive.

La marque d'imprimeur est apparue également tardivement dans les lithographies de Fès. Au départ, sous forme de texte encadré, elle accompagne soit le titre soit le colophon et varie, pour le même éditeur, d'un ouvrage à l'autre. Elle contient toujours le nom de l'imprimeur-éditeur dans un texte rimé. Lorsqu'elle acquiert une marque graphique, elle se présente sous la forme d'un sceau au colophon pour la lithographie de Ben Driss et à la page de titre pour 'Al arbi 'Al 'azraq (fig.). La forme circulaire est certainement une imitation de la pratique égyptienne où le sceau humide de l'imprimeur-éditeur était apposé à la fin du colophon après le tirage. Dès l'an 1332 de l'Hégire, le copyright est mentionné en première page ainsi que l'édition.

L'avis du correcteur placé avant ou après le colophon est d'une importance capitale pour l'intelligence du texte.

L'édition lithographique de Fès est au confluent de nombreuses compétences. L'auteur, le commentateur, l'éditeur, le lithographe, le correcteur et le mécène, tous, conjuguent leurs efforts, souvent dans une entreprise non essentiellement lucrative.

Le moqarrid, sorte de critique littéraire apporte une dernière touche sous la forme d'une postface, l'ancêtre de notre " vient-de-paraître ", pour clore l'ouvrage.

Les pratiques éditoriales marocaines anciennes et leur organisation nous sont peu connues. Les étudier et en dégager explicitement les règles qui les gèrent nous enseignera sur le paysage éditorial marocain actuel. L'analyse des constituants de la perception graphique marocaine de l'époque nous fournira également les éléments nécessaires à l'étude de l'évolution de cette perception et sa traduction dans le livre marocain contemporain.


Mohammed SADID
Enseignant à la faculté des lettres et des sciences humaines de Rabat

 

Zellige n°6 novembre 1997 - © Service Culturel, Scientifique et de Coopération de l'Ambassade de France au Maroc