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Abdelkader Retnani : Eddif est une maison d'édition francophone, à cinq ou six livres en arabe près. Lorsque j'ai créé Eddif en 1979, le but était - il l'est toujours - de réussir à toucher la communauté marocaine en France ou dans les pays tiers. À l'horizon du xxie siècle, nous avons l'ambition de réaliser la moitié de nos ventes à l'étranger, et cela en prend le chemin. Au Salon du livre de Paris, chaque année, notre stand connaît une affluence considérable, ce qui prouve qu'un lectorat potentiel existe. À nous de lui proposer des livres de qualité.
- Quid du marché du livre francophone au Maroc ?
Abdelkader Retnani : Évidemment, c'est un marché sans commune mesure, en volume, avec le marché français. Il faut savoir qu'un tirage de 5 000 exemplaires est ici exceptionnel. Nous intéressons principalement les universitaires, les catégories sociales favorisées et les résidents français, car le livre reste cher pour le salaire marocain moyen. La contrepartie est qu'il s'agit d'un marché où le livre n'est pas considéré comme un produit de consommation courante. Un an après sa sortie, un roman peut être encore présent au rayon nouveautés, et se vendre toujours aussi bien. Pour certains titres, nous en sommes à dix rééditions
Le bouche à oreille est essentiel.
- Quelle définition donneriez-vous de vos dé-marches respectives d'éditeur et d'écrivain ?
Abdelkader Retnani : Je considère que l'édition est un acte citoyen. Il est de mon devoir,
si j'en ai les moyens, de faire connaître ce qui s'écrit dans mon pays, et je donne toujours ma préférence à la création. Je pourrais me contenter de rééditer du Zola ou du Balzac, des auteurs libres de droits, ce que j'ai d'ailleurs fait il y
a quelque temps. Mais la création littéraire, le renouvellement sont essentiels.
Abdelhak Serhane : Écrire au Maroc est pour moi un acte politique. Tous mes livres sont des cris de révolte, des appels au secours, pour dire que notre pays est en danger. Ce qui m'intéresse, c'est la vie des petites gens, de parler par exemple de mes étudiants qui viennent le matin à leurs cours en sandales alors qu'il gèle dehors, de pointer les injustices de notre société.
Abdelkader Retnani : Si je ne partage pas le pessimisme d'Abdelhak sur l'évolution du Maroc, je considère qu'il est de mon devoir d'éditeur de faire connaître ses positions. Il bouscule la société marocaine dans ses livres. C'est vrai que le Maroc connaît bien ce qu'il comporte de positif. Ce qu'il a de mal, c'est à nous de le dire et de le publier. Le métier d'éditeur est celui d'un citoyen, de faire accé-der le plus de Marocains possibles aux auteurs contemporains. Mais il faut pour cela que les professeurs des écoles et des universités incitent leurs élèves à découvrir ces auteurs, qui sont très souvent de grande valeur. Ce n'est malheureusement pas le cas. Intéresser les jeunes à la lecture est un enjeu majeur pour nous.
- Quels sont les rapports entre l'éditeur Retnani et l'écrivain Serhane ?
Abdelkader Retnani : Ce furent des rapports d'amitié avant d'être des relations de travail. Nous nous étions déjà rencontrés à plusieurs reprises, au Canada notamment. En 1995, nous avions monté une opération de coédition de L'Amour circoncis avec Balland, qui n'a pas abouti en définitive. Serhane a donc été édité par Eddif seul.
Abdelhak Serhane : Entre nous, ce n'est pas de la complémentarité, mais de la complicité.
Je suis édité en France, notamment aux éditions du Seuil depuis 1982, mais j'ai toujours dit à Abdelkader que le jour où je publierais un livre chez un éditeur marocain, je le choisirais. Ce n'est pas le livre qui nous a rapprochés, mais plutôt des affinités humaines.
Abdelkader Retnani : Aujourd'hui, je pense qu'Abdelhak, après des textes aussi forts que L'Amour circoncis ou Le Massacre de la tribu, devrait explorer d'autres facettes de son talent. Un roman d'amour de Serhane, ça doit être extraordinaire !
Abdelhak Serhane : Le texte que j'ai écrit après mon prochain roman 2 à paraître est justement un long poème d'amour.
Abdelkader Retnani : Alors je signe tout de suite !
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