Oeuvres de Georges Rousse

Dans les abattoirs

D'autres points de vue

A la rencontre de Georges Rousse

 

Interview de Georges Rousse

 

par les élèves du CM1b de Claude Bernard

 

Anciens abattoirs de Casablanca, le vendredi 14 mars 2003

 

 

 

Kenza E : Est-ce que vous développez vous même vos photos ?

Georges Rousse : Non, plus maintenant. Avant, oui, c’était moi, et maintenant, non, ça prend trop de temps, trop de matériel ; ça demande trop d’argent.

 

Kenza E. : A quel âge avez-vous commencé à pratiquer l’art ?

Georges Rousse : Alors, j’ai commencé la photo à votre âge (9-10 ans). J’ai reçu un appareil photo pour ma communion, un brovni-flash.

 

Kenza E. : Avez-vous déjà travaillé dans un château ?

Georges Rousse : Oui, dans plusieurs châteaux. Pourquoi, tu as un château à me prêter ? J’ai déjà aussi travaillé dans d’autres abattoirs, trois fois ; dans des châteaux deux ou trois fois et dans des hôpitaux aussi, abandonnés.

 

Nassima : Quelle est votre source d’inspiration ?

Georges Rousse : Il y a plusieurs sources d’inspiration : d’abord, c’est le lieu lui-même, certaines lignes, certaines structures dans l’espace qui me suggèrent quelque chose, une action. Après, c’est la lumière, après le voyage ; par exemple, c’était il y a quinze ans de ça, on m’a proposé d’aller travailler au Japon, j’ai commencé à lire des romanciers japonais, à essayer de comprendre ce qu’était le Japon, ce qu’était un Japonais et la lecture, finalement, amène des images dans l’esprit et ces images se transforment en travail dans l’espace.

 

Christophe : Et ici, quelle a été l’influence du Maroc ?

Georges Rousse : Ici, ça a été plutôt l’architecture de ce lieu, et puis parfois il y a une influence directe et parfois il n’y a pas une influence directe. Si on prend par exemple Matisse, il est venu travailler ici à Tanger et il n’a rien fait à Tanger, c’est seulement après qu’il a commencé à penser à cette lumière, il a vu quelque chose de fantastique, il est revenu à Tanger et là il a commencé à travailler. Il y a des choses directes et d’autres indirectes, à plus long terme.

 

Younes : Dans les châteaux dans lesquels vous avez travaillé, vous vous êtes aussi intéressé au point de vue ?

Georges Rousse : Oui, toujours, enfin presque toujours…

 

Malika : Pourquoi avez-vous mis un voile sur les fenêtres ?

Georges Rousse : J’ai mis un voile parce que la lumière est trop forte. Elle vient trop violemment, donc j’ai voulu atténuer l’arrivée de lumière pour avoir quand même une transparence, une sorte de diffusion de la lumière et avoir aussi le dessin des fenêtres. La fenêtre qui est là-bas, au fond, je ne la vois pas dans l’appareil photo.

 

Saad L. : Dans quelles villes avez-vous déjà travaillé ?

Georges Rousse : Dans beaucoup de villes ! Je n’ai pas travaillé en Russie, ni en Afrique, mais j’ai travaillé dans beaucoup des autres villes du monde.

 

Christophe : Et les prochaines, après Casablanca ?

Georges Rousse : Alger, à la fin du mois. Après Alger, Varsovie.

 

Sara : Qu’est ce qui vous a donné l’idée de faire ce travail ?

Georges Rousse : D’abord, j’ai commencé par la photo ; et l’architecture, les bâtiments en ruine sont des thèmes importants et intéressants pour les photographes, donc j’ai commencé à photographier ces lieux en ruine et puis j’ai  voulu agir avec la peinture  sur les lieux et c’est comme ça que l’idée est arrivée. Au début, les lieux étaient vides et je peignais des personnages ; je me suis dit : comme ils sont vides ces lieux, on va les occuper par des personnages fictifs et je faisais des grandes fresques sur les murs. J’ai alors vu qu’il se passait quelque chose d’intéressant dans la relation de la peinture à l’espace, de la peinture à la photo et de la couleur à l’espace. Voilà, ça a commencé comme ça.

 

Youssef : Comment faites-vous des choses extraordinaires en si peu de temps ?

Georges Rousse  : (rires) Non, je ne fais pas des choses extraordinaires, je fais quelque chose qui est ma passion, qui est de travailler dans des lieux, de voyager et de faire des photographies, c’est ça mon objectif. Après, elles sont extraordinaires par hasard, je n’en sais rien.

 

Youssef : Mais, en aussi peu de temps !

Georges Rousse : Je travaille intensément. Voilà, je suis là en même temps que vous. Quand l’école commence, moi je commence à peindre et  le soir quand vous regardez la télévision, moi je travaille encore, c’est tout.

 

Narjisse : Monsieur Georges Rousse, vous faites un peu de tout, mais ça devrait avoir un nom tout ce que vous faites, non ?

Georges Rousse : Disons que ce qui perturbe c’est que je fasse moi-même les photos. Si je ne faisais pas moi-même les photos, ce serait un travail de peintre, mais comme je fais les photos, du coup, la définition est ambiguë ; c’est peintre ou photographe. Mais, moi, je n’ai pas besoin de me situer, moi ce que je fais ce sont des œuvres, c’est ça qui m’intéresse. Ce n’est pas de savoir si je suis absolument peintre, si je suis absolument photographe, ça m’est égal ça.

 

Sophia : Pour faire vos œuvres, vous êtes payé combien ?

Georges Rousse : Alors, je ne suis pas directement payé. Ici, pour venir travailler à Casablanca, on me paye le billet d’avion, on me donne de l’argent pour manger, on me paye l’hôtel, on me paye tous les matériaux, donc, je peux faire une œuvre sans qu’elle me coûte rien du tout. Après, c’est la vente de la photo qui me rapporte de l’argent. Ici, l’Institut français n’a pas vocation à acheter des œuvres à des artistes ; il organise des projets. Mais, j’ai par ailleurs des expositions, une douzaine tous les ans, dans des pays différents et c’est la vente des photos qui me rapporte de l’argent.

 

Manon : Comment faites-vous, quand vous peignez un carré, pour savoir que ce sera droit après ?

Georges Rousse : Alors, ici, j’ai un appareil photo sur un pied, un appareil grand format. C’est un objectif, une espèce de soufflet et un verre dépoli. Sur le verre dépoli je dessine un carré et dans l’espace je reporte le même carré que je vois dans mon appareil photo. Donc, moi je me mets derrière l’appareil photo et je guide quelqu’un qui trace des points dans l’espace et quand ces points sont alignés exactement avec mon carré dans l’appareil photo, on trace le trait, puis un autre et encore un autre. Après, à mesure qu’on met la peinture, le carré devient de plus en plus défini et on peut encore l’améliorer en grattant un peu ou en repeignant un morceau s’il manque un morceau.

 

Rania : J’ai une question sur une de vos photos qui est toute blanche. Est-ce vrai que vous avez colorié toute la pièce à la craie ?

Georges Rousse : Alors, celle-là a été prise dans une mine de charbon, enfin plus précisément dans les bureaux des ouvriers, peut-être le syndicat. Alors, j’ai peint tout en noir et j’ai dessiné le rectangle et tout ce qui se trouvait dans ce rectangle, je l’ai dessiné à la craie blanche. Ca a  pris une bonne semaine et j’ai fait venir trois ou quatre personnes parce que c’est vraiment très fatigant de tout dessiner.

 

Kenza M. : Il y a certaines de vos photos où tout est peint en noir avec seulement les arêtes repassées en blanc. C’est fait à la craie ?

Georges Rousse : Oui, c’est à la craie blanche. C’est à dire que souvent j’utilise le noir pour masquer l’espace lorsque l’espace n’est pas intéressant ou comme pour les abattoirs, c’est un espace un peu morbide, un peu sordide même. Donc, j’efface tout avec le noir et je trouve par contre parfois intéressante l’architecture alors je redessine à la craie blanche l’architecture pour rendre graphique un espace réel.

 

Nour : Comment faites-vous pour faire des œuvres géantes qui ne fonctionnent qu’au centimètre près ?

Georges Rousse : Alors, comme je l’ai déjà expliqué, sur mon appareil photo, je dessine un carré ou un cercle et je regarde avec un loupe et je vais tracer ensuite dans l’espace tous les points qui forment ce carré ou ce cercle. Je vérifie ensuite sur mon appareil photo si les points tracés correspondent au dessin qui est sur mon appareil photo ; si ça correspond, je trace et au fur et à mesure, comme le travail dure au moins une semaine, j’améliore tous les jours jusqu’à obtenir une forme … pas parfaite, car elle n’est jamais parfaite, elle est proche mais elle n’est pas parfaite.

 

Saad L : Quand vous arrivez sur un lieu, vous pouvez tout faire ? Vous pouvez casser ?

Georges Rousse : Ici, non, on ne m’a pas autorisé à casser ; mais dans d’autres endroits, oui !

 

Saad L : Pour trouver le point de vue précis d’où vous allez prendre votre photo, ça doit prendre beaucoup de temps ?

Georges Rousse : Quand je suis venu ici, la première fois, j’étais à cet endroit là, et j’ai décidé de travailler de ce côté là ( côté opposé au travail définitif ), parce qu’il y avait de la lumière à ce moment-là qui était belle et puis parce qu’il y avait assez de murs, je trouvais ça intéressant.

Quand je suis revenu il y a quinze jours , j’ai trouvé d’abord que c’était mieux d’être en hauteur pour avoir une vue sur les murs un petit peu élevée, et donc finalement au lieu de travailler par là, j’ai choisi par ici parce qu’il y avait une très belle lumière et il y a ces quatre piliers qui sont là, avec les voûtes, ça donne un peu l’idée d’une cathédrale. Voilà, ce sont la lumière et l’architecture qui ont fait que j’ai choisi ce point là car il est plus joli que l’autre.

 

Saad L : Mais si ça vous fait penser à une cathédrale, pourquoi y avez vous mis des couleurs très vives ?

Georges Rousse : BIP BIP (le téléphone portable de Georges Rousse sonne ; il ne répond pas !)

J’ai choisi des couleurs très vives, ce sont des couleurs primaires mais en même temps ce sont les couleurs de l’arc en ciel et tout le monde sait, ou ne sait pas encore car il va à l’école et il le saura bientôt, que la lumière, lorsqu’elle traverse un prisme de verre, et bien la lumière se décompose et forme toutes les couleurs de l’arc en ciel. Donc, ici, les couleurs qui sont montrées sont comme un symbolique de la lumière.

 

Hajar : Vous êtes-vous déjà blessé en réalisant une de vos œuvres ?

Georges Rousse : Euh, non. Enfin, si, je me cogne la tête régulièrement sur les crochets en sortant.

 

Adam : On a vu des photos d’endroits où vous aviez fait des trous et vous nous avez dit tout à l’heure que vous n’aviez pas le droit de casser.

Georges Rousse : Ici, je n’avais pas le droit, mais dans d’autres endroits, je peux faire. Ici, je n’avais pas le droit de casser ni même de fixer des trucs dans les murs.

 

Narjisse : Monsieur Georges Rousse, est-ce que vous donnez des autographes ?

Georges Rousse : Non ! (rires) Non, je ne suis pas chanteur rock ou joueur de football, alors … Non, je plaisante , il n’y a pas de problème.

 

Kenza E. : Aimez-vous ce métier ?

Georges Rousse : Oui, mais ce n’est pas réellement un métier, c’est une passion, je fais ce dont j’ai envie, en fait. Dans le temps, les artistes faisaient des œuvres, et maintenant un artiste ne dit plus « je fais une œuvre » ; il dit « je fais un travail ». Cependant, ce n’est pas un travail réellement. Un artiste, il fait des trucs qui lui passent par la tête. Attention, physiquement ; il faut travailler, quand je dois occuper un espace comme celui-là, il y a un travail physique qui est assez important, mais je ne dis pas « je fais un travail », moi, je dis « je fais une œuvre », ou « je fais une photo », quelque chose qui est plutôt éphémère. Si je fais une photo, c’est synonyme d’instantané.

 

Kenza E. : Que faites-vous quand vous ne travaillez pas ?

Georges Rousse : Je m’informe, je vais voir des expositions, je lis, je dois faire ma comptabilité parce que ça, c’est du travail ! Je dois aussi préparer des expositions. Par exemple, un musée me téléphone, il veut faire une exposition alors je dois voyager, aller voir le lieu d’exposition, organiser l’exposition, rassembler les œuvres. Voilà, ça c’est mon travail. En dehors de ça, je dessine, je fais des trucs qui peuvent entrer dans la prochaine photo que je vais faire.

 

Anaëlle : Vous avez combien d’ouvriers ?

Georges Rousse : Je n’ai pas d’ouvriers. J’ai des étudiants qui viennent m’aider, mais quand il n’y a pas d’étudiants, je fais tout le travail tout seul.

 

Kenza M. : Quels musées vous ont acheté des photos ?

Georges Rousse : Beaucoup ! En France, presque tous les musées, sinon, en Allemagne, aux Etats-Unis à New-York, au Japon …

 

Malika : Ce doit être passionnant de voyager autant !

Georges Rousse : Oui, parce que je rencontre des gens et c’est ça qui est intéressant pour moi, c’est d’aller dans le pays, de voir vraiment comment vivent les gens, voir les étudiants, discuter avec eux. C’est une manière de voyager différente.

 

Sara : Avez-vous un passe-temps ?

Georges Rousse : Oui, la marche à pied. En montagne. Par exemple, ici, j’ai déjà fait la traversée du Haut-Atlas. Et puis, j’ai une passion particulière, c’est d’aller marcher dans l’Himalaya, du côté du mont Everest, d’aller là, dans les villages, aller voir les paysages, aller voir les gens pendant quinze jours, trois semaines. Et puis, ne plus rien voir d’autre.

 

Narjisse : Etes-vous marié ?

Georges Rousse : Oui. J’ai deux filles, Emmanuelle et Julie, et ma fille Emmanuelle a déjà trois bébés.

 

Kenza M. : Mais avec tous les voyages que vous faites, vous ne devez pas passer beaucoup de temps avec votre famille ?

Georges Rousse : Si, avant, je m’organisais pour partir pendant les vacances et j’amenais ma femme et mes enfants avec moi. Mes filles travaillaient avec moi. Mes filles sont grandes maintenant et elles n’ont plus besoin de moi du tout. Mais, ma femme arrive ce soir. Elle me laisse venir travailler et ensuite elle vient me rejoindre.

 

Nassima : Parmi vos œuvres, en avez-vous une préférée ?

Georges Rousse : Non. Il y en a beaucoup que j’aime particulièrement parce qu’elles sont liées à un voyage, à un pays, à un souvenir.

 

Saad L. : Si vous voyagez autant, ça veut dire que vous parlez plusieurs langues ?

Georges Rousse : Je parle l’Italien (j’ai habité en Italie pendant deux ans), l’Anglais et quelques mots de Japonais. Comme je suis allé souvent au Japon, je parle quelques mots pour me débrouiller, pour communiquer. Je connais aussi quelques mots d’Espagnol parce que j’ai beaucoup travaillé en Espagne.

 

Anaëlle : Que deviennent vos œuvres quand vous partez du pays ?

Georges Rousse : Et bien, elles restent là ! Le bâtiment reste jusqu’à ce qu’il soit détruit ou transformé.

 

Christophe : Mais alors, l’œuvre, c’est le lieu ou la photo ?

Georges Rousse : L’œuvre, c’est d’abord le lieu. Ce que vous voyez ici, c’est bien un lieu.

 

Christophe : Oui, mais c’est un peu privilégié d’être ici, non ?

Georges Rousse : Oui, mais moi, je suis toujours là, je vois toujours le lieu, donc, pour moi, la première opération, c’est de travailler dans le lieu et tous les souvenirs sont liés au lieu. Dans une semaine, quand vous verrez la photo, c’est quand même la journée d’aujourd’hui que vous allez mémoriser. Pour moi, c’est une rencontre avec un lieu avant d’être une opération photographique.

 

Youssef : Quand vous étiez petit, vous étiez fort en géométrie ?

Georges Rousse : Oui, j’étais très bon en maths et en gymnastique.

 

Kenza E. : Quel genre de livres aimez-vous , les BD ?

Georges Rousse : Oui, j’aime bien les BD, parce que c’est dessiné, mais j’aime aussi les romans, j’aime la littérature japonaise, je lis aussi des magazines sur les ordinateurs pour me tenir informé.

 

Narjisse : Monsieur Georges Rousse, ce n’est pas une question, c’est juste pour vous remercier et vous souhaiter bonne chance pour la suite.

Georges Rousse : Merci.

 

 


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