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ENTRETIEN DE M. DENIS BAUCHARD, PRESIDENT DE L’INSTITUT DU MONDE ARABE AVEC LA RADIO MAROCAINE –RTM (invité de l’émission Inter-matin)
8 avril 2003 (8H30)

>> Communiqué de presse de la visite de M. Bauchard
>> Site Internet de l'Institut du Monde Arabe

Q : Le but de votre visite et de votre présence dans notre pays ?

R : L’Institut du Monde Arabe est un établissement culturel en partenariat avec les pays arabes, entre la France et les pays arabes, et donc le Maroc est un de mes actionnaires, si j’ose dire et un actionnaire important qui joue un rôle extrêmement actif au sein de l’Institut du Monde Arabe. Ayant pris mes fonctions récemment, je souhaitais ici prendre contact avec mes interlocuteurs culturels et également avec un certain nombre de hauts responsables politiques et des ministres.

Q : Nous évoquerons évidemment le rôle de l’Institut du Monde Arabe et la vision que vous en avez en en prenant la tête – on sait que vous êtes un homme de la diplomatie, bien connu dans le domaine diplomatique, ambassadeur notamment, auteur de plusieurs ouvrages et très proche de la sensibilité arabe et c’est pour cela que nous vous interpellerons, bien évidemment, sur ce qui se passe actuellement en Iraq.

M. Bauchard, d’abord un mot sur ce que vous inspire la mort de ce journaliste d’Al Jazeera ce matin.

R : Je voudrais rendre hommage à l’ensemble des journalistes qui se trouvent à Bagdad et qui je crois montrent à la fois un jugement d’une grande sérénité, un souci de l’objectivité et un grand courage physique. Je veux dire que j’ai eu l’occasion, dans des circonstances hélas aussi tragiques il y a une dizaine d’années, au moment de la première guerre du Golfe alors que j’étais ambassadeur en Jordanie, de côtoyer ces journalistes de télévision et de radio et j’avais été frappé de la façon, je dirais, exemplaire avec laquelle ils faisaient leur métier. Et je trouve d’ailleurs que cette fois-ci nous avons été spécialement bien informés sur ce qui se passait et des deux côtés nous avons eu, je pense, une vue beaucoup plus objective de la situation que lors de la première guerre du Golfe.

Q : M. Bauchard, vous représentez une institution qui symbolise cette volonté qui nous anime ici au Maroc, c’est-à-dire le dialogue entre les cultures, le dialogue entre les peuples. Le monde arabe est l’illustration de ces sentiments. Le Président de l’Institut du Monde Arabe que vous êtes doit avoir des interrogations particulières et des inquiétudes certaines pour l’avenir et quant à ce choc des cultures et des civilisations dont on parle.

R : Oui tout à fait. Je pense que la vocation et les vocations de l’Institut du Monde Arabe sont plus pertinentes que jamais dans le contexte actuel. Parce qu'au fond quel est le rôle de cet institut culturel ? C’est plus que de la culture, c’est également un projet politique, c’est de montrer que par-delà les stéréotypes, les clichés, sur le monde arabe, de montrer ce qu’est véritablement le monde arabe dans sa globalité mais également dans ses différentes composantes, pays par pays. Malgré les progrès de l’information, je pense que circulent encore sur le Moyen-Orient et sur l’Iraq en particulier, beaucoup de clichés et d’idées parfois un peu simplistes. Et l’autre rôle de l’Institut du Monde Arabe c’est de montrer justement dans cette époque où on parle beaucoup de confrontation, de choc des civilisations, qu’il y a un endroit où on peut dialoguer, qui est un pont entre le monde arabo-musulman et les pays occidentaux. Je pense que c’est la tâche de l’IMA, même dans ces périodes très difficiles, de faire rencontrer ces intellectuels, ces universitaires, ces journalistes au sein même de notre institut. Non pas pour commenter pour l’actualité à chaud, mais pour essayer d’y voir clair dans les grands courants, dans les grandes tendances qui traversent actuellement le Moyen-Orient.

Q : Vous pensez que des institutions comme l’Institut du Monde Arabe sont appelées à renforcer leur action, à pousser encore plus au dialogue et au rapprochement des civilisations et à faire en sorte que le fossé ne se creuse pas plus ?

R : Oui. C’est peut être un projet ambitieux. Mais je rappellerai qu’à l’origine justement, l’Institut du Monde Arabe a été créé dans les années soixante dix au lendemain du premier choc pétrolier où déjà on parlait de confrontations entre le monde arabe et les pays occidentaux où déjà régnait ce climat. Et c’est justement sur l’initiative du président de la République de l’époque, M. Giscard d’Estaing, que l’idée avait germé de trouver un lieu de rencontre et de dialogue. Et à cet égard, je dirais que l’Institut du Monde Arabe est unique à travers le monde. Vous avez certes des musées, des centres culturels arabes et islamiques, mais vous n’avez pas ce partenariat, cette volonté d’établir un dialogue par un partenariat entre un pays occidental et les pays arabes.

Q : Qu’auriez-vous à dire sur Bagdad aujourd’hui ? Il n’y a pas que Bagdad en Iraq, il y a d’autres villes qui symbolisent la richesse du patrimoine arabe, ce patrimoine commun qui devient un patrimoine mondial. Aujourd’hui Bagdad ne risque-t-elle pas une catastrophe culturelle, surtout si la situation empire, que les bombardements continuent de la sorte, et à fortiori s’ils passent à côté de leurs cibles tuant les civils mais aussi tuant la culture ?

R : Les images que nous voyons de Bagdad sont vraiment terrifiantes. Nous vivons la mort en direct. Il y a des images insoutenables et nous sommes frappés -enfin moi je suis frappé- du désarroi que montre la population en disant « mais pourquoi, qu’est-ce que nous avons fait ? » Et ça, c’est très réel et très frappant et très choquant. Bagdad est une ville, comme vous le savez, qui a un passé prestigieux dans l’histoire du monde arabe. Ca été certainement un des centres culturels les plus actifs à travers l’histoire et je pense que par-delà les péripéties tragiques du moment, cette vocation historique de Bagdad demeurera. C’est une ville par son site, par son urbanisme, par les souvenirs, par la richesse de ses musées, reste une ville phare et le restera j’en suis persuadé.

Q : Un mot tout simplement M. Bauchard sur la France dans ce conflit ou face à ce conflit ? On a salué en son temps la position très forte et très courageuse du Président Jacques Chirac qui a dit non à une guerre qui n’a aucun sens -on le voit chaque jour qui passe- et maintenant on parle déjà de l’après-guerre. A titre personnel, votre vision de la France vis-à-vis de tout cela ?

R : Je crois que notre position est effectivement très claire et très continue. Manifestement, ce que le Président Chirac avait dit : que la guerre ne pouvait être que le constat d’un échec, c’est réel et hélas vrai. Une fois que l’aspect, je dirais, guerrier sera terminé (j’espère que ça sera maintenant le vite possible), il faut permettre à cette population de revivre. Je crois que la tâche n’est plus de gagner la guerre, mais de gagner la paix. Et seul un rôle central des Nations Unies pourrait permettre de gagner la paix. Je vois mal comment les Etats-Unis pourraient gérer en direct un pays aussi complexe, un pays aussi peuplé que l’Iraq. Et pour gagner la paix, il est sûr que seules les Nations Unies peuvent le faire.

FIN./.

 


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