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M. de Villepin et M. Driss Jettou
(Rabat, 31/10/2002) Photo : © F. de la Mure/MAE
Monsieur le Président de l'Université
Mohammed V - AGDAL,
Cher Ami Mohammed BENNIS,
Mesdames, Messieurs,
Je vous remercie de m'ouvrir les deux portes de l'Université
et de la poésie marocaines et de m'accueillir
aujourd'hui dans cette demeure amie. C'est un immense
plaisir pour moi que de m'adresser à vous,
personnalités et étudiants de Rabat,
dans cette ville de tant de Lumières, si chère
à mon cur. C'est un grand honneur de
m'adresser à tous ceux qui vibrent d'espoir
et d'enthousiasme, chevauchent les deux cavales des
mots et des choses, de l'imaginaire et du réel,
aux peintres et aux poètes.
Aujourd'hui, devant vous, je veux me situer à
la croisée exigeante de la vie de la cité
et de l'horizon du rêve, pour lancer un appel
aux deux rives, pour conjuguer quelques instants le
geste avec les mots.
Au centre de la poésie et de la politique,
il y a la quête, la volonté de se situer
en avant. Toutes deux forcent les portes de l'avenir,
creusent les gouffres, interrogent le malheur et le
désarroi, pour y puiser une parole et tracer
un chemin. Chacune se nourrit de l'écart, de
ce lieu absent qui reste à défricher.
Aucune vérité des hommes et des mondes,
dans leur diversité, ne leur est étrangère.
Alors oui, je voudrais prononcer ici une parole qui
ne soit pas d'une rive ou de l'autre, mais qui rassemble
et réconcilie. Je voudrais qu'ensemble ici
nous remontions le cours de notre destin, pour comprendre
d'où nous sommes, pour imaginer où nous
voulons aller, pour ouvrir de nouveaux chemins. Mohammed
Bennis, dont je salue la présence fraternelle
à mes côtés, le dit d'une formule
lapidaire :
Point de fin pour qui élargit la source de
sa soif.
Nous, peuples de l'Occident et du monde arabe, descendants
du christianisme, du judaïsme ou de l'islam,
devons affirmer avec courage notre destinée
commune. Jamais l'urgence d'une telle audace n'a été
aussi forte.
***
Nous vivons actuellement une période de doutes
et d'incertitudes, où le monde perd ses repères.
Nous avons connu l'équilibre des puissances,
issu du congrès de Vienne. C'était le
temps où l'Europe était prépondérante
dans le monde.
Nous avons connu, après les ravages de deux
Guerres Mondiales, l'ère des blocs opposés
et gigantesques, l'Est et l'Ouest, dont la logique
polarisait tout et façonnait un équilibre
de terreur.
Nous avons connu le temps des vents nouveaux et libérateurs,
avec la chute du mur de Berlin. L'Union Soviétique
s'effondrait. Les peuples qui en subissaient le joug
redécouvraient leur liberté. La démocratie
progressait. Les logiques anciennes qui structuraient
le monde laissaient place à de nouveaux espoirs.
Mais nous sentons aujourd'hui qu'un nouvel équilibre
n'est pas encore atteint. Nous voyons revenir le risque
d'un repli sur soi, d'un isolement sur une rive unique.
*
L'histoire le montre, cette tentation de la rive
unique a toujours existé.
Nous voyons cette rive singulière suivre le
cours des fortifications grecques, murs et palissades
dressés contre celui, d'ici ou d'ailleurs,
qui menace et que nul ne comprend, qui ne manie pas
les mêmes concepts ni les mêmes termes,
ne souscrit pas à la même vision. Le
corps de la cité veut le rejeter hors les murs,
car il ne partage pas les mêmes droits, et ne
mérite donc que la flèche, l'isolement
ou la vindicte.
Nous voyons encore cette rive singulière suivre
la frontière, le limes romain, qui délimite
l'Empire et les terres battues par les vents du nord
ou les souffles brûlants du désert. L'Empire
romain avait trop de pragmatisme pour ne pas s'efforcer
de comprendre et de maîtriser ce qui se passait
au-delà. Mais il avait aussi trop de fierté
et de conscience de sa valeur pour accepter de remettre
en cause ses règles, ses arts et ses lois sous
l'influence de l'étranger.
Le limes se veut la limite de la civilisation. Il
définit ce qui obéit à Rome,
c'est-à-dire à l'ordre et au droit.
Et lorsqu'un poète comme Ovide s'affranchit
de cet ordre, le pouvoir le condamne à l'exil.
Et lui qui voulait percer les secrets de l'ailleurs,
se lamente amèrement sur son sort de banni,
voué à ne plus fouler la terre de ses
ancêtres et de la vie bien vécue. L'autre
rive est un désir absent.
Nous voyons aussi la rive unique serpenter le long
des douves profondes du moyen âge, moment de
trop d'angoisses et de croyances closes, où
guerres et épidémies ravagent une Europe
tentée de se replier sur elle-même.
*
Cette illusion d'une rive unique, l'intelligence
féroce de l'histoire nous incite constamment
à la dissiper. Le monde a appris à se
méfier de la tentation impériale, où
il n'existe pas d'autre rive au-delà de soi-même.
Même Rome a lu dans les yeux des étrangers
une force, une foi, une conviction qu'elle estimait
réservées à ses seuls citoyens.
Tacite s'étonne de la résistance de
la Germanie : il y avait donc ailleurs des guerriers
dont la valeur égalait celle des légions
romaines. Il y avait donc de l'autre côté
du limes une estime de soi qui valait celle des Romains.
Et puis des individus circulent, des princes conquérants
ou de pauvres hères, qui découvrent
d'autres paysages, entendent d'autres langues, s'habituent
à d'autres coutumes. Ils partent à cheval
ou à pied, sur des carrioles brinquebalantes
ou sur des vaisseaux chargés de trésors,
et ils abordent à d'autres rivages, et ils
croisent d'autres regards. Chevaliers ou troubadours,
poètes ou philosophes, alchimistes ou géographes,
banquiers ou marchands, traversent l'Europe d'Anvers
à Gênes, et poussent parfois en grands
voyageurs jusqu'aux confins de l'Asie. De Naples ou
de Venise, d'Amsterdam ou de Lisbonne, ils s'embarquent,
bousculant les limites de leurs rêves.
L'esprit de la Renaissance bouleverse les esprits,
révolutionne l'idée du monde. D'autres
peuples méritent d'être rencontrés,
d'autres rives valent d'être connues et foulées.
Jusque dans nos connaissances, nous devons devenir
conscients de l'ailleurs. L'éloge de la folie
d'Erasme ne dit pas autre chose. La raison n'est pas
la fin ultime, car il est des contrées d'utopie
qui ensemencent nos connaissances. Comment ne pas
y voir le reflet métaphorique de cette incroyable
découverte d'un monde au-delà de l'océan
?
*
Le mouvement est là. Rien ne l'arrêtera
plus.
Le siècle des Lumières fait de l'autre
le miroir révélateur de nos propre contradictions
: vanité, orgueil, intolérance ou bêtise.
Quand les personnages persans de Montesquieu arpentent
notre univers, ils en épinglent les grotesques,
les facilités et les erreurs. Aucune certitude
n'échappe à la vigilance d'une raison
lumineuse. L'autre rive n'est plus celle que nous
ne voyons pas. Elle se veut au contraire celle d'où
nous nous voyons le mieux. La lucidité alors
se construit hors les murs.
Puis les techniques modernes, la révolution
de l'industrie et des transports, les communications
immédiates, achèvent de relier des univers
qui un très court laps de temps avaient cru
pouvoir s'ignorer.
Cette communauté en marche à travers
la mondialisation, nous l'avons accueillie avec confiance.
Nous y avons vu l'accomplissement d'un rêve
à l'uvre depuis la Renaissance. Nous
avons entendu résonner la lente invocation
de Saint-John Perse :
Et voici qu'il s'élève une rumeur plus
vaste par le monde, comme une insurrection de l'âme
*
Mais cet élan se déchire aujourd'hui
sur les arêtes de notre monde, multipliant rejets
et cassures. Partout on se heurte à la violence
et au mépris, à l'indifférence
et à l'intégrisme, à la flambée
de haines absurdes au cur des régions
les plus fragiles.
Les inégalités se creusent. Parce qu'ils
n'ont pas suivi la course à l'industrialisation,
trop de peuples sont laissés à l'écart
et livrés à la misère, tandis
que les pays riches se laissent gagner par l'oubli,
l'égoïsme ou l'indifférence. Les
frontières des sentiments se rétractent.
L'homme, saturé d'images, se replie sur lui-même.
Il abandonne la voie de l'humanisme, dès lors
qu'il se contente de profiter des échanges
sans partager les joies et les souffrances de ses
semblables.
La mémoire s'absente, elle qui tissait les
liens les plus solides entre les peuples, jetait des
ponts entre des continents. Si nous n'y prenons garde,
nous deviendrons hommes sans mémoire, prêts
à dessiner sur les murs de l'histoire les mêmes
aventures sanglantes. Nous répéterons
les incompréhensions qui ont fomenté
les guerres, nous pencherons à nouveau nos
lèvres au creuset amer des haines et du mépris.
Plus rien n'éclairera nos gestes privés
de sens et de jugement.
Il y a peu, le Président de la République
inaugurait la nouvelle bibliothèque d'Alexandrie.
Cet espace tourné vers la mer se veut aussi
la stèle vivante de notre passé. Il
conserve intacte notre mémoire commune, il
l'irrigue et l'alimente. Que ce livre de pierre soit
pour l'avenir un lieu d'esprit et de paix.
*
Quel paradoxe en effet : jamais nos destins n'ont
été aussi étroitement mêlés.
Et pourtant jamais l'indifférence n'a paru
si menaçante. Notre communauté de destin
prend forme dans un monde hanté par le vertige
du chaos et la multiplication des risques.
Il y a le risque pour chaque Etat, pour chaque individu,
d'une vulnérabilité plus grande. Les
crises financières et les affrontements se
répercutent, en chaîne, aux quatre coins
de la planète. Chacun de nous semble désormais
convoqué, qu'il le veuille ou non, sur la scène
mondiale. Tout résonne et se propage, s'imbrique
et communique.
Il y a le risque d'une fuite en avant effrénée.
D'une humanité enchaînée à
une logique utilitaire et mercantile, obéissant
uniquement aux lois de l'accumulation et du profit,
et d'où serait absente la dimension humaine.
La mondialisation constituerait alors un facteur d'accroissement
de toutes les inégalités, entre le Nord
et le Sud, entre les Etats de chaque région,
entre les citoyens de chaque état. Pouvons-nous
accepter ainsi des îlots d'abondance au milieu
d'un océan de souffrance et d'injustice ? Pouvons-nous
tolérer que la mondialisation se confine aux
domaines économique, financier et matériel,
au risque de devenir alors synonyme d'une déculturation
et d'un déracinement fatal à tous les
peuples.
Il y a le risque, enfin, d'un monde ouvert sur les
échanges commerciaux mais composé d'individus
repliés sur eux-mêmes, figés par
la peur de l'autre et de l'avenir. Au Moyen Age, l'essor
des échanges avait fait des cités italiennes
comme Venise des pôles de culture et de partage
entre le monde occidental et le monde arabe. Au XXIè
siècle, doit-elle conduire à une sécheresse
intellectuelle, un refus du mouvement, un rejet de
l'autre ?
Tous rassemblés, ces risques menacent le monde
d'un éclatement brutal, d'une rupture des liens
que nous avons mis des siècles à tisser.
*
Oui, soyons en conscients, notre monde est comme
provoqué à la rupture.
Chaque jour, de nouvelles crises éclatent,
du Cachemire à l'Afghanistan, de l'Iraq à
la Côte d'Ivoire. Elles placent le monde dans
une urgence permanente. Elles s'ajoutent les unes
aux autres et tendent à former un arc de fracture,
de la Méditerranée orientale à
l'Asie du Sud.
Le Proche-Orient concentre les grands risques d'affrontement
du monde contemporain. Le conflit israélo-palestinien
alimente les tensions et les frustrations du monde
arabe et des communautés musulmanes. Nous savons
les souffrances qu'endure le peuple palestinien. Nous
savons le sentiment d'insécurité du
peuple israélien, victime des attentats suicide.
Les enjeux sont désormais mondiaux. Les Etats
sont perméables à l'instabilité.
En polarisant les populations et les opinions, les
crises risquent d'inciter les différentes communautés,
qui vivent en harmonie à l'intérieur
de chaque Etat, au repli et au refus de l'autre. C'est
dangereux pour tous. La paix sociale et la stabilité
des Etats s'en trouvent menacées.
*
Le terrorisme joue de ces crises. Il radicalise les
peurs de chacun.
Depuis une dizaine d'années, des actes aveugles
heurtent chaque jour davantage nos consciences, et
font planer l'absurde menace d'un durcissement des
rapports entre les peuples.
Le terrorisme nouveau se développe sur une
échelle mondiale. S'il s'articule autour de
bases régionales situées pour l'essentiel
au Moyen-Orient et en Asie du Sud, il est capable
de frapper partout sur la planète : à
Dahran, en Tanzanie et au Kenya, aux Etats-Unis, au
Pakistan, à Bali, à Moscou, il montre
le noir visage de la haine.
Le nouveau terrorisme sait tirer profit de la modernité
et de la complexité du monde. La mobilité
de ses acteurs garantit la discrétion de son
action. Son organisation en réseau s'appuie
sur les complicités d'individus, d'organisations
non gouvernementales ou d'Etats. Sa connaissance des
réalités locales lui permet d'exploiter
les failles des Etats dont l'organisation ou la légitimité
sont les plus fragiles.
S'ils savent jouer de la modernité, les terroristes
n'ont aucun respect de la vie et de la personne humaine
et n'hésiteraient sans doute pas à tirer
profit de la prolifération des armes de destruction
massive.
Le terrorisme doit être implacablement combattu.
Ce combat doit être livré dans toutes
ses dimensions : il doit être mené sans
faiblesse. Contre ce fléau, les Etats-Unis
et certains Etats européens dont la France
ont du recourir à la force. En Afghanistan,
les bases du réseau Al Qaida ont été
démantelées. La dimension policière
et judiciaire est également cruciale : c'est
en travaillant ensemble que nous parviendrons à
maîtriser ce fléau.
Mais la réponse par la force ne fournira pas,
à elle seule, de solution de long terme. Car
il existe une autre dimension à cette lutte
: morale, intérieure, psychologique.
Ne tombons pas dans le piège qui nous est
tendu.
La menace terroriste tente d'envahir les esprits,
frappant n'importe quel endroit de la planète,
cherchant à mondialiser la peur. Prétendant
agir au nom de l'islam, les terroristes d'Al Qaida
dévoient ce qu'il y a de plus élevé
en l'homme : la part d'immatériel, la part
spirituelle, qu'elle soit religieuse ou non.
Les terroristes disent s'attaquer à l'Occident.
En réalité ils s'attaquent à
tous les peuples. Combien de nationalités représentées
dans les tours de Manhattan, combien d'origines différentes
confondues dans une même mort le 11 septembre
2001 ?
Les terroristes veulent dresser les nations les unes
contre les autres, conduire le monde à la paralysie,
à une clôture figée des esprits
et des civilisations.
Les terroristes portent dans le monde actuel le visage
déchiré de l'intégrisme.
Déchiré, oui, parce que l'intégrisme
n'est pas l'accomplissement le plus pur d'une religion,
il en est au contraire la caricature méconnaissable.
L'intégrisme coupe la foi de sa part de confiance
et de mystère. Il nie à l'individu tout
libre-arbitre, toute possibilité d'interprétation,
tout courage de la pensée. Alors que les religions,
toutes les religions qui habitent l'homme, trouvent
leurs racines les plus profondes et leurs vertus les
plus fortes dans l'exercice du doute et de la remise
en cause de soi-même, l'intégrisme proclame
des certitudes dont il se sert comme armes. La religion
veut, elle, affirmer des convictions et une foi qui
véhiculent la paix.
Pourquoi rien ne saurait jamais justifier le terrorisme
? Parce qu'il est la négation même des
idéaux qu'il prétend défendre,
parce qu'il risque de discréditer l'Islam qu'il
déclare servir, parce qu'il est la négation
de la part la plus sacrée de l'homme.
J'en appelle donc ici, dans ce lieu de culture, à
tous les hommes de science, aux juristes, aux théologiens,
aux poètes, aux chercheurs. J'en appelle à
votre conscience commune : rassemblez-vous pour défendre
une vision forte et juste de l'Islam. Donnez de votre
cur, usez de votre parole et de votre savoir,
pour sans relâche expliquer la nature profonde
de l'Islam, son aspiration à la paix, son désir
de concorde. Soyez le visage vrai de votre religion.
Cet appel, je suis heureux de le lancer à
Rabat, sur cette terre marocaine, symbole de résistance
et de liberté d'esprit. Je n'oublie pas que
Mohamed V a refusé d'appliquer les lois antisémites
de Vichy durant la seconde Guerre mondiale. Je n'oublie
pas qu'il était Compagnon de la Libération.
Prenons exemple sur son courage dans une période
de si grand trouble et de désarroi.
Aujourd'hui, à nouveau, nous vivons des temps
de détresse. Le monde est pris en otage par
la peur. Nous avons besoin de figures, d'actes et
de mots de résistance pour faire face au grand
écartèlement du monde.
*
La panique, la hantise des risques, le désaveu
du temps obscurcissent l'idée que nous nous
faisons de l'autre. Sommes-nous prêts à
lui accorder l'attention nécessaire ? Nous
l'enfermons dans une image qui n'est pas la sienne,
nous lui tendons le piège d'un miroir factice,
nous lui adressons un regard bref et inquiet, quand
rien ne s'est construit d'une rive à l'autre
sans la durée, l'expérience, l'écoute,
la confiance.
J'ai habité des pays étrangers. J'ai
connu l'exil choisi, quand seul face à celui
qui ne parle pas votre langue, vous devez malgré
tout l'écouter et le comprendre. C'est une
expérience qui ne se remplace pas. Elle se
nourrit de l'humilité, de l'attente de ce geste
qui découvrira ce que jusqu'à présent
vous n'aviez soupçonné.
Dans les nuits de peur, nous devons creuser la part
de lumière. Ecoutons le conseil de Lorand Gaspar,
le cur tourné vers les pays du sable
et de l'histoire :
Nous irons par l'autre bout des choses
Explorer la face de la nuit -
***
Il est urgent de rétablir la confiance entre
les peuples. Il est urgent de retrouver le rêve
des deux rives.
Le monde ne peut vivre d'un seul rivage. Il ne peut
trouver son souffle dans l'éternelle constance
du même. Un monde sans diversité s'apparente
à la mort. Il faut retrouver le sens de l'aventure,
le risque de l'ouvert, l'appétit du dialogue
avec ce qui n'est pas immédiatement compréhensible
et réductible au même.
Votre pays est une terre de rencontre et de tolérance,
produit d'un faisceau d'héritages et d'une
capacité renouvelée à emprunter
et adopter les apports les plus divers.
Pays arabe, pays berbère, pays d'islam attaché
à sa part de judéité, pays de
la diversité ethnique, linguistique et culturelle,
le Maroc respire de toutes parts : de la Méditerranée,
de l'Atlantique, du Sahara et de l'Afrique. Il s'alimente
de relations incessantes, intellectuelles et artistiques,
touristiques et commerciales, d'un flux permanent
de migrants et de passeurs d'une rive à l'autre.
Ces influences, cet enrichissement réciproque,
le général de Gaulle a été
l'un des premiers à en comprendre le caractère
vital. Il s'agit autant de votre avenir que du nôtre.
Comment se priver de votre connaissance de l'histoire,
de vos liens tissés avec les récits
les plus anciens, de votre enracinement dans la vérité
des cultures : " Il y a de l'autre côté
de la Méditerranée, affirmait le Général
au journaliste Paul Balta en 1969, une civilisation,
une culture, un humanisme, un sens des rapports humains
que nous avons tendance à perdre dans nos sociétés
industrialisées et qu'un jour nous serons probablement
très contents de retrouver chez eux ".
*
Les deux rives du monde dessinent les deux rives
de l'âme. C'est notre bien le plus précieux.
A nous de maintenir le mystère, la part spirituelle
et irréductible de chaque individu, de chaque
peuple, de chaque religion.
Retrouvons le geste du troubadour du Moyen Age venu
chanter pour sa Dame, exprimant par sa poésie,
par le souffle de l'amour courtois, l'éternelle
distance qui nous sépare de l'aimée.
Retrouvons ce mystère de l'autre qui vient
de tous les peuples, et dont témoigne le culte
poétique de la femme, que nous connaissons
tous en Occident, mais qui n'aurait jamais vu le jour
sans l'une des plus extraordinaires confluences spirituelles
de l'histoire.
Il faut remonter à la poésie persane
d'inspiration soufie, irriguant nos territoires par
les Balkans et la Grèce ; aux vers imagés
et symboliques qui ont afflué dans l'Espagne
arabe, avant de trouver, dans le midi de la France,
une terre d'accueil. C'est la rencontre entre les
deux rives de la mer civilisatrice, montrant que l'identité
de chacun se trouve renforcée par la découverte
de l'autre, agrandie par la dimension de l'ailleurs
et de l'inaccessible.
Retrouvons l'élan des caravelles, de l'inconnu
et du nouveau. Retrouvons le frémissement de
l'aventurier, marchant sur les sentiers touffus, écoutant
le sifflement du serpent, s'allongeant dans la nuit
d'une clairière nocturne. Retrouvons l'étonnement
des astronomes, partis sur les mers inconnues, fixant
leur astrolabe sur des étoiles nouvelles.
Retrouvons le geste de Gandhi, rompant la logique
de la peur par le respect de l'autre. Renversant l'escalade
des vains affrontements, ce sage et ce héros
sut répondre à la violence par la conscience.
Avec détermination, sans rien céder
des exigences de son peuple, il put ramener les êtres
à leur plus profond mystère.
Avant lui, Tagore traçait déjà
les contours d'un véritable universel, sans
fermer celles de l'inconnu, du dissemblable. Son rêve
était déjà celui des deux rives,
lorsqu'il écrivait : La véritable unité
découle de l'harmonie entre les différences
naturelles.
Ecoutons les voyageurs, les itinérants, les
poètes, les penseurs, de l'ancien et du nouveau
monde, ceux qui, comme Octavio Paz, nous rappellent
que l'histoire n'avance pas sans le contact de l'autre
: Isolées, les traditions se pétrifient,
et les modernités se volatilisent ; ensemble,
elles se complètent.
*
Du monde entier acceptons l'héritage, écoutons
les musiques, les intonations, les langages.
Cultivons le goût de la connaissance, de la
main tendue vers l'autre dans la recherche de soi-même,
comme nous y invitent les grandes religions du monde
: l'Islam n'est-il pas une invitation au savoir ?
La racine arabe d'islam n'est-elle pas "salama",
"être sain", qui a aussi donné
"Salam", la paix ? Le jihad, brandi aujourd'hui
comme une arme de terreur par les intégristes,
n'est-il pas en réalité tout le contraire
d'un geste offensif ? N'est-il pas une incitation
à l'effort, effort portant avant tout sur soi-même
? De Socrate à Montaigne, de la Bible au Coran,
la sève de la connaissance est la même
: connaître, c'est se tourner vers l'autre en
même temps que vers soi-même.
Pensons à Ibn Battuta, né à
Tanger au XIVè siècle. Sur les traces
d'Ulysse tout autant que de Sinbad, ce grand voyageur
a parcouru près de 120.000 km, et n'est revenu
dans son Maroc natal qu'après 24 ans de voyage.
Par son périple, il symbolise l'homme allant
à la rencontre des autres hommes. Son grand
livre, sa "Rihla", est un hymne à
la curiosité pour l'insolite, pour les coutumes
inconnues, pour tout ce qui sort de l'ordinaire.
Gardons cette curiosité d'esprit à
l'égard de l'autre, allant à sa rencontre
sans peur et sans préjugé.
*
Car l'histoire est dialogue. Parce que chaque culture,
chaque peuple offre aux autres une part de la vérité
humaine, parce qu'aucune ne la détient tout
entière. Parce que chaque peuple a besoin du
contact avec l'autre pour s'épanouir, pour
s'enrichir, pour se construire.
Nous sommes, en tant que peuples, des lieux de passage
et de circulation. Les deux rives de la Méditerranée
ont constamment emprunté, dialogué,
échangé l'une avec l'autre, forgeant
ainsi notre identité et notre destin. Elles
sont comme les deux lèvres d'une même
bouche, qui ne parlent que lorsqu'elles sont réunies.
La Méditerranée, mer de commerce et
d'échanges, où l'huile circule dans
des jarres et les étoffes sous les ponts des
bateaux, où le guerrier grec débarque
sur les côtes de l'Afrique, où les rêves
d'Ulysse donnent la parole aux grottes et aux rochers.
Combien pourrais-je citer d'exemples d'interactions
créatrices entre l'Orient et l'Occident médiéval
?
Sait-on que sans l'influence du Proche-Orient, l'Art
Roman et la Renaissance n'auraient pas été
ce qu'elles ont été ?
Sait-on que le romantisme, de Novalis, à Goethe,
en passant par Schuman et Hölderlin, s'est nourri
de la poésie persane, de Hafez et de Djami
?
Se souvient-on d'Aragon, dont les vers lancent l'appel
de la résistance intérieure au moment
de l'Occupation : "Djami, Djami, de qui je n'étais
que le chant prolongé"
Telle est
l'invocation qui ouvre son "Le Fou d'Elsa",
tel est le point de départ, au loin sur l'autre
rive.
Réciproquement aujourd'hui, le poète
Adonis ne revendique-t-il pas à son tour sa
poésie comme le chant prolongé de la
Grèce antique ? Mahmoud Darwich ne trouve-t-il
pas une partie de sa force visionnaire et poétique,
au service de la cause du peuple palestinien, dans
une démarche humaniste et universaliste provenant
des Lumières de l'Europe ?
Méfions-nous de tout cloisonnement : les cultures
sont des relais les unes pour les autres.
Ainsi, c'est par l'intermédiaire des persans
et des arabes, et de leurs traductions qui se répandirent
d'abord en Asie et en Afrique, puis à toute
l'Europe, que les fictions indiennes comme "Le
Pancatantra" ont pénétré
en Occident.
Ainsi, ce sont les communautés juives qui
ont bien souvent relié les Arabes et les peuples
de l'Occident : dans les Arts, les Sciences et les
Lettres, elles transmirent à l'Europe bien
des savoirs recueillis par les premiers en Inde ou
en Grèce.
*
La véritable interaction culturelle n'efface
pas les différences, ne gomme pas les singularités.
Au contraire, elle les fait ressortir, elle les fait
exister.
Ecoutons les échos de l'histoire. Je ne peux
résister au plaisir de raconter la fable du
loup et de l'agneau. La Fontaine retrouve par son
inspiration Esope, mais aussi le recueil du VIIIè
siècle " Kalila wa Dimna ". Dans
ce recueil, Ibn Al-Muqaffa introduisait le genre persan
de la fable dans la littérature arabe. Le loup
mange l'agneau, car il a troublé l'eau dans
laquelle il s'abreuvait. Dans sa fable, La Fontaine
conclut que "la raison du plus fort est toujours
la meilleure". Mais dans la version arabe, ce
n'est pas cette loi qui l'emporte : le loup reçoit
un coup de tête de la mère de l'Agneau.
Voilà la sagesse des peuples, exprimée
à travers les mêmes histoires, racontant
la même aventure humaine, mais dans des langues
différentes, dans des prismes en miroir se
reflétant l'un l'autre.
Défendons " l'orgueil d'être différent
et le bonheur d'être ensemble ", auxquels
nous invite Leopold Sedar Senghor. Défendons
la diversité culturelle. Car elle est un facteur
de paix et de compréhension. Maintenons la
pluralité des langues : elle est le sol de
l'autre rive. Le récent sommet de la Francophonie
de Beyrouth, le premier en terre arabe, a montré
la convergence du combat politique pour la langue
française comme pour l'ensemble des grandes
langues du monde, dont la langue arabe. Aujourd'hui,
une Francophonie rénovée a vu le jour,
capable de fédérer les énergies.
Je vois dans le Maroc, dans chacun de nos amis marocains,
l'illustration de cette volonté commune. Annoncée
par le Président au sommet de Beyrouth, la
réunion au Musée du Louvre de toutes
les collections d'art islamique créera un nouvel
espace de partage et de rêve.
***
Ensemble, en maintenant les deux rives de l'homme,
nous créerons des passerelles, nous instaurerons
pour le monde la règle du partage. Ensemble,
nous éviterons les pièges.
Le piège de l'égoïsme, qui amène
l'homme à nier l'autre rive, à faire
disparaître les passages. Quelle erreur pourtant.
L'une des histoires des Mille et une Nuits, qui fait
actuellement l'objet d'une conférence dans
votre université, nous l'apprend : l'égoïsme
est aveuglement et réduction de soi. L'échange
est enrichissement.
Un commerçant du Caire avait fait le rêve
d'un trésor qui l'attendait à Bagdad.
Il traverse les déserts, se rend à Bagdad,
ne trouve aucun trésor et vole un pain pour
assurer sa subsistance. On l'arrête. L'alcade
le traite de fou : lui aussi avait fait le rêve
d'un trésor, mais caché dans le jardin
d'une maison du Caire, sous un palmier. Etait-il parti
pour autant ? certainement pas. La sagesse lui avait
commandé de rester. Après cet échange,
le commerçant du Caire retourne chez lui, retrouve
son jardin, creuse sous son palmier, et y découvre
un trésor. Qu'aurait-il trouvé s'il
n'avait pas entrepris ce voyage vers l'autre ? s'il
ne s'était pas abandonné aux détours
et à l'aventure de l'étranger ? rien.
Comme l'alcade, il aurait dépéri de
son égoïsme. Alors qu'il est aujourd'hui,
comme tous ceux qui s'ouvrent au mystère de
l'autre, à sa parole étrangère,
riche d'un trésor insoupçonné.
Le piège de la réduction de l'autre
à sa seule image, à une apparence hostile
parce qu'incomprise. Parce que l'autre n'est pas un
barbare, parce que le monde n'est pas une jungle,
nous devons nous animer d'une force commune, et traiter
les affaires internationales avec conscience et responsabilité.
Avec fraternité.
Le rêve des deux rives partagées doit
devenir l'éperon qui nous pousse à l'action,
à la rencontre du monde. Face à la peur,
nous devons instaurer la paix fondée sur le
droit, la paix fondée sur le partage. Ce rêve
doit devenir réalité. Et il le peut,
à trois conditions.
*
Première condition : que notre conscience
politique prenne une dimension universelle.
Cela suppose de déjouer le piège de
l'indifférence à l'égard des
maux dont souffre le monde. Cela exige de la volonté.
La volonté face aux épidémies
qui déciment des continents entiers, tels que
l'Asie du Sud et l'Afrique. Aujourd'hui, le sida menace
non seulement des millions d'individus, mais aussi
des Etats et des cultures entières. Nous n'avons
pas le droit de laisser faire, quand la recherche
progresse, quand les premiers médicaments existent,
quand ils commencent à être accessibles
chez nous. Ensemble, nous devons redoubler d'efforts,
analyser les meilleures stratégies pour s'attaquer
à ce fléau, inventer des solutions à
travers des partenariats et des actions ciblées
autour d'objectifs prioritaires. Ensemble, nous devons
endiguer les ravages de la maladie.
La volonté face à la pauvreté.
Nous devons tous être solidaires du développement
des pays les plus pauvres. La France a décidé
d'augmenter son effort d'Aide Publique au Développement
de moitié dans les cinq ans à venir.
Dès 2003, nous verrons les effets de ce choix.
Mais ensemble, nous devons aller plus loin. L'aide
seule n'apportera pas de solution à long terme
si elle ne s'accompagne pas d'un véritable
partenariat. C'est aujourd'hui le sens du NEPAD, qui
témoigne de la volonté des Africains
de prendre en main leur avenir. Il faut aider les
initiatives locales, encourager les investissements,
afin que se construisent les infrastructures nécessaires
à ce progrès économique. Ensemble,
nous devons nous efforcer d'éradiquer la misère
du monde.
La volonté face aux menaces qui pèsent
sur notre planète et notre environnement. Il
y va de notre responsabilité à l'égard
des générations à venir. Les
efforts déployés par les Etats en faveur
du développement durable de notre planète
doivent être poursuivis et renforcés,
comme l'a souhaité le Président de la
République à Johannesburg.
Aux menaces globales, il faut des réponses
globales et collectives. Mais à nous aussi
d'imaginer des programmes précis de coopération,
des initiatives solidaires et fructueuses pour tous,
à l'instar du programme Méghatropique
développé en partenariat entre la France
et l'Inde, assurant une surveillance des climats,
permettant une meilleure connaissance des moussons,
et participant ainsi à l'effort de développement
de tous. C'est par le partage des technologies et
des savoir-faire, par les échanges de chercheurs,
par la mise en place de programmes communs que nous
construirons une planète plus sûre, plus
humaine, plus prospère.
La volonté face à l'ignorance. Nous
ne pouvons rester inactifs devant l'illettrisme, le
manque d'éducation des populations démunies,
qui favorisent trop souvent la maladie par simple
méconnaissance de règles sanitaires,
et en font des cibles faciles pour l'intolérance
ou l'intégrisme. Il faut renforcer les efforts
de prévention, d'éducation, d'alphabétisation.
C'est l'une des priorités fixées par
S.M. le Roi du Maroc, et je tiens à rendre
hommage aux formidables efforts de réforme
entrepris par votre pays, qui en font un pionnier
du développement et du progrès dans
le monde arabe. Il s'engage dans le cercle vertueux
de la paix, du développement et de la démocratie.
Car les réformes mises en uvre au Maroc,
ainsi que le succès des élections législatives
du 27 septembre, qui se sont déroulées
dans le calme et la transparence, témoignent
de la conscience que le pari du développement
se gagne avec celui de la démocratie.
*
La deuxième condition pour bâtir le
nouveau monde repose sur notre attachement à
nos valeurs de démocratie et de liberté,
qui doit dépasser nos propres frontières.
Si les idéaux des Droits de l'Homme trouvent
leurs racines dans l'Europe des Lumières et
fondent les conceptions des Etats européens
et occidentaux, ils ne leur appartiennent pas en propre.
Nous ne pouvons défendre des principes qui
assurent la paix, la liberté et la prospérité,
sans tendre la main aux autres peuples, sans encourager
les réformateurs de tous les pays où
subsiste un régime oppressif et liberticide.
C'est pourquoi la France pratique un dialogue exigeant.
Il est possible d'ouvrir des discussions avec certains
pays qui, pour le moment, ne souscrivent pas entièrement
à nos valeurs, parce qu'ils ont une histoire,
un peuple qui réclame le développement
et la paix. Mais nous lions ce dialogue à des
progrès dans le respect de principes auxquels
nous croyons. Car la barbarie n'est pas le propre
de l'autre. Tous les peuples aspirent à la
justice, à la liberté, à la paix.
Faire le rêve des deux rives, c'est vouloir
réconcilier le meilleur de nous-mêmes
avec le meilleur de l'autre.
Faire le rêve des deux rives, c'est défendre
la justice pour tous. Aujourd'hui, le conflit israélo-palestinien
cristallise les frustrations. Pour mettre un terme
à la logique de la violence, il ne peut y avoir
deux poids deux mesures : il n'y aura de paix que
juste, c'est-à-dire reposant sur la coexistence
de deux Etats, à l'intérieur de frontières
sûres et reconnues, garantissant la sécurité
aux Israéliens et offrant aux Palestiniens
une vie normale et digne dans un état viable.
Il n'y aura de paix que fondée sur le règlement
de l'ensemble du conflit régional entre Israël
et ses voisins.
Faire le rêve des deux rives, c'est donc aussi
renforcer les facteurs de stabilité. Le Moyen-Orient
doit pouvoir se constituer en espace de paix et de
coopération. Le monde a besoin de tels pôles
pour pouvoir s'écouter, s'aider, s'entendre.
L'Europe suit ce chemin de l'union, afin de pouvoir
faire entendre sa voix et défendre ses valeurs.
C'est tout le sens de l'intégration européenne
et de l'élargissement, qui vise à construire
une terre de paix et de respect des droits de l'homme,
comme le souhaitait Robert Schuman. L'Europe a conscience
de son rôle particulier, notamment vis-à-vis
des pays du Sud de la Méditerranée.
Ne l'oublions pas, le nom de l'Europe vient de l'autre
rive. Il se veut l'écho de celui d'une jeune
princesse de Tyr, en Phénicie.
Aujourd'hui, nous voulons être fidèles
à cette origine mythologique. Nous voulons
traduire dans la réalité les songes
que nos peuples portent depuis des siècles
dans leur cur. A travers le partenariat euro-méditerranéen,
l'Union européenne vise à créer
autour de la Méditerranée une zone de
coopération privilégiée entre
le Nord et le Sud, mais aussi à faciliter l'intégration
Sud-Sud. Nous nous félicitons de l'initiative
d'Agadir, qui va justement dans ce sens. Poursuivons
ces efforts, que facilitent les relations d'exception
et d'affection entre la France et le Maroc.
*
La troisième condition fondamentale, c'est
le respect du droit international. Aujourd'hui, la
force ne doit plus servir à asseoir des dominations
ou à privilégier des intérêts
nationaux. Elle doit être le garant du droit.
Elle doit protéger les valeurs de respect et
de justice contre ceux qui tentent de profiter de
la déstabilisation, de la crise ou du désordre.
Cette exigence nous concerne tous. Elle est la clé
de voûte de la position de la France dans la
crise iraquienne. C'est au Conseil de Sécurité,
et à lui seul, qu'il revient à chaque
étape de décider des mesures à
prendre. Notre démarche découle d'une
double volonté : fermeté à l'égard
d'un pays qui laisse planer la menace de la prolifération
des armes de destruction massive, mais aussi légitimité
de l'action internationale, sans laquelle la porte
serait ouverte aux pires excès dans le futur.
C'est ainsi que nous renforcerons l'efficacité
de la pression internationale sur Bagdad, en fédérant
l'ensemble des peuples autour d'un objectif commun,
précis, et incontestable. Gardons aussi à
l'esprit les souffrances du peuple iraquien, pris
en otage depuis dix ans par un régime tyrannique.
Notre message politique, à travers la crise
iraquienne, est celui de la responsabilité
collective. Les décisions essentielles qui
engagent la communauté internationale, nous
devons les prendre ensemble, tout en permettant à
chacun de faire entendre sa voix, de faire partager
son point de vue, et d'assumer ses responsabilités
devant le monde.
Qu'il s'agisse des individus ou des Etats, la révolution
à accomplir est toujours la même : s'ouvrir
à l'autre, savoir ce à quoi l'on croit,
créer des passages entre deux rives. Entre
deux rives du monde, entre deux rives d'une mer, entre
deux rives en l'homme.
***
Mesdames, Messieurs,
Le monde est porteur d'un espoir : celui d'une réconciliation
et d'une ouverture. Il repose sur notre volonté
et notre responsabilité à tous, sur
notre sens du partage.
A cet égard je voudrais saluer tous les passeurs
des deux rives, et notamment les Français du
Maroc et les Marocains de France, qui tissent entre
nos deux pays des liens qui dessineront l'avenir.
Je salue également tous ceux qui, par leur
travail et leur passion du monde, améliorent
la compréhension et la qualité de notre
dialogue. Grâce à ces poètes,
à ces chercheurs, à ces artistes et
à ces créateurs, grâce à
vous qui êtes là ce matin, nous bâtirons
un monde nouveau construit autour du respect, de la
connaissance et du partage. Nous ferons reculer ce
sentiment d'inquiétude et d'angoisse qui habite
les sociétés dépossédées,
ce Qalaq décrit par Jacques Berque. N'ayons
pas peur du monde. Il nous appartient de le rêver,
de le construire avec nos convictions et nos interrogations.
*
Sur cette terre qui m'a vu naître, comment
ne pas chercher à répondre à
cette ultime question : de qui suis-je l'enfant ?
Je pense à Voltaire. A Candide revenu de toutes
ses aventures pour conclure à la nécessité
de cultiver son jardin. Mais aujourd'hui notre jardin
est le monde.
Je pense à Rimbaud, assoiffé de voyages
jusqu'au seuil de la mort. Enfermé à
l'hôpital de la Conception, il retrouve dans
sa dernière lettre, qu'il adresse au directeur
des Messageries maritimes et qu'il dicte à
sa sur Isabelle, les accents du nègre
de Voltaire : impotent, malheureux, je ne puis rien
trouver. Le premier chien de la rue vous dira cela.
Il attend encore le départ vers l'inconnu et
le nouveau, le départ dans l'affection et le
bruit neufs !, car ce fils du soleil, cet homme aux
semelles de vent, malade, amputé d'une jambe,
veut encore partir.
Je pense à Al-Mutanabbi, traversant pour la
dernière fois le désert, reprenant courage
face aux brigands, à la voix de ses compagnons
lui récitant ses propres vers :
Les chevaux et la nuit et les déserts semés
d'embûches
Me connaissent,
Et les combats et les coups, et le papier, et la plume.
Je veux me faire l'écho de Salah Stétié,
évoquant dans Le Soupir du Maure le rêve
de l'Andalousie, où nos mondes se sont une
fois conjoints devant l'éternité.
Je veux me faire l'écho de Mahmoud Darwich,
prenant la plume contre la violence de la guerre,
et invoquant pour nous tous la conscience des deux
rives : " La paix est le discours intérieur
du voyageur adressé au voyageur de l'autre
côté. "
Je vous remercie.
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